PatKop réveille le Pierrot Lunaire

L'interprétation du Pierrot Lunaire par la violoniste virtuose Patricia Kopatchinskaja, habituée aux extravagances, est décapante. Handicapée par une tendinite, PatKop s'est lancée dans une mise en ondes scénographiée totalement clownesque de l'œuvre de Schönberg, Ses précédents disques sont d'ailleurs tout aussi enthousiasmants...

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J'ai toujours préféré la version personnelle d'Arnold Schönberg de son Pierrot Lunaire à celle, analytique, d'un Pierre Boulez. Certes le chef d'orchestre y fait entendre le moindre détail, mais l'ambiance de cabaret ou de caf'conc' me semble plus proche des intentions du compositeur. L'enregistrement Columbia de 1940 avec la soprano Erika Stiedry-Wagner, le violoniste Rudolf Kolisch qui double à l'alto, le violoncelliste Stefan Auber, le pianiste Eduard Steuermann, le flutiste et piccoliste Leonard Posella et le clarinettiste Kalman Broch également à la clarinette basse, tous interprètes historiques, m'avait permis de comprendre ce qu'est réellement le sprechgesang, style de récitation à mi-chemin entre la déclamation parlée et le chant, très probablement inspiré par la diction pratiquée alors au théâtre telles qu'en témoignent les vieilles cires de Sarah Bernardt ou Jean Mounet-Sully. Pierrot Lunaire, composé en 1912 sur vingt-et-un des cinquante poèmes du Belge Albert Giraud traduits en allemand, est un mélodrame, soit un drame en musique où celle-ci suit les prétextes dramatiques du livret tels la Bataille de Clément Janequin, les Quatre saisons d'Antonio Vivaldi, les poèmes symphoniques d'Hector Berlioz ou Richard Strauss...

On raconte que cette trame narrative a souvent permis de faire passer les explorations musicales de chaque époque. Je peux le croire si j'en juge par ma propre expérience avec Un drame musical instantané ou mes récentes Perspectives du XXIIe siècle. Le parlé-chanté est un no man's land somme toute assez flou. Je l'identifie sous des formes variées que probablement certains réfuteront, dans Moïse et Aaron de Schönberg, Wozzeck d'Alban Berg ou Die Soldaten de Bernd Alois Zimmermann, mais aussi, pourquoi pas, dans Un survivant de Varsovie de Schönberg, le Socrate d'Erik Satie, La voix humaine de Francis Poulenc, Pour en finir avec le jugement de dieu d'Antonin Artaud, les chansons de Marianne Oswald, Spare Ass Annie et Dead City Radio de William Burroughs, etc. Il n'en demeure pas moins que le sprechgesang comme l'a conçu Arnold Schönberg a ses particularités, mise en place rythmique d'une grande rigueur et atonalité qui aboutira plus tard au dodécaphonisme.

SCHOENBERG // 'Pierrot Lunaire' by Patricia Kopatchinskaja © Alpha Classics
Et voilà que nous arrive une interprétation nouvelle et décapante du Pierrot Lunaire par la violoniste virtuose Patricia Kopatchinskaja habituée aux extravagances. Handicapée par une tendinite, PatKop s'est lancée dans une mise en ondes scénographiée totalement clownesque de l'œuvre de Schönberg, aussi fascinante que la soprano et chef d'orchestre Barbara Hannigan dans Les mystères du Macabre de György Ligeti ou l'irremplaçable Cathy Berberian. Elle jouait déjà pieds nus pour ressentir les vibrations de l'orchestre, elle a choisi de chanter Pierrot de façon expressionniste, proche de la Comedia dell'Arte. Elle passe allègrement du grotesque à l'absurde, de l'onirisme et l'animalité. Son roulement moldave des r participe à cette fantasmagorie cruelle. L'album offre en plus la Valse de l'Empereur arrangée par Schönberg, sa Fantaisie pour violon et piano op.47 et les Six petites pièces pour piano op.19 (interprétées par Joonas Ahonen), les Quatre pièces pour violon et piano op.7 d'Anton Webern et la Petite marche viennoise de Fritz Kreisler.

Lors de ses récitals et leurs reproductions discographiques, PatKop a souvent bousculé les époques. Ainsi pour What's Next Vivaldi elle insère des pièces de contemporains italiens (Luca Francesconi, Simone Movio, Giacinto Scelsi, Aureliano Cattaneo, Giovanni Sollima) entre les concertos virtuoses du maître vénitien, ce qui lui donne un petit côté kagelien que j'adore. Take Two est sous-titré Mille duos pour jeunes gens de 0 à 100 ans mélangeant des compositeurs des 11ème et 17ème siècles avec des compositeurs vivants, un clarinettiste jouant de l'ocarina, un claveciniste improvisateur, un musicien électro, un piano-jouet (petite merveille avec un livret énorme où elle dialogue avec sa fille, à saute-mouton sur des œuvres de Gesualdo, Machaut, Gibbons, Giamberti, Biber, Bach, de Falla, Milhaud, Vivier, Martinu, Cage, Holliger, Sotelo, Dick, Sanchez-Chiong et du Winchester Troper). Elle enregistre en duo avec Fazıl Say ; dans Plaisirs illuminés elle interprète Francisco Coll, Alberto Ginastera, Sandor Veress, ou dans Time and Eternity des pièces de John Zorn et bien d'autres...

Lorsque j'écoute ses interviews et lis ses notes de pochettes, PatKop représente exactement le style de musiciens ou de musiciennes que j'aime rencontrer et avec qui j'adore improviser comme on peut l'entendre dans Pique-nique au labo, bousculant les habitudes, ouvert/e/s à tous les sons du monde, parce que la musique est avant tout un jeu, un jeu d'enfant, un jeu drôle, un jeu de rôles que nous pouvons endosser le temps d'une pièce, sérieusement libre !

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