En retard, en retard...

C'était couru d'avance. J'ai commencé en culottes courtes mon cartable à bout de bras. Arrivé vers 20-25, jamais raté le début d'un cours quitte à partir plus tôt pour passer à la boulangerie. Car en sac, Mistral gagnant, Pez ou quelque autre gâterie qui remplirent ma mâchoire de plombages. Combien de fois ai-je fait le tour d'un pâté de maisons pour ne pas arriver à un rendez-vous avant l'heure ? J'attends que l'aiguille ait dépassé l'instant fatal... Encore deux minutes et je sonne. Sauté dans le bus à Bastille après l'avoir manqué à Saint-Paul. Jusqu'à la voiture dès que j'ai dépassé le coin de la rue au Fort d'Issy le matin de ma réforme. Conduit pied au plancher tant que c'était autorisé. Grillé le joint de culasse sur l'autoroute. Repris mes jambes à mon cou. Sous le feu des snipers le premier jour. Me suis étalé devant des Sarajéviens hilares. Appris à marcher très tard. J'ai couru ainsi jusqu'à ce que l'asthme me rattrape. Fuite en avant pour éviter la faux du temps. Qu'on lui coupe la tête ! Les yeux fermés autour de la table de la salle à manger, quel âge avais-je ? Somnambule d'abord clinique puis poétique. Saute-moutons quantique de temps en temps. Le grand écart. J'ai longtemps été incapable de marcher normalement. Seul, je courais. De quoi avais-je peur ? Être le premier ? Ou le dernier à mourir ? Enfant, déjà conscience qu'il fallait préparer la fin. À vingt ans j'entrevoyais les perspectives. Le chemin serait rude. Apprendre la patience. Préparer le terrain. Je commence à en profiter. Entre temps, courir, penser longtemps, agir vite. Le matin encore, je saute du lit aussitôt les yeux ouverts et je cours travailler. Découvrant les formules magiques pour court-circuiter l'adversité, j'ai semé mes angoisses en chemin. Savoir les reconnaître à l'approche. Réflexes pavloviens. Identifications des démons, parades automatiques, équilibre précaire. Rien n'est jamais joué. Les dés suspendus en l'air. Coup de frein. Arrêt sur image. De l'autre côté du miroir le lapin et la tortue sont coude à coude. Échange de bons procédés. Respirer. L'éloge de la vitesse tient compte de la lenteur. Rétrograder. Cinquième, quatrième, troisième, seconde, première, point mort. Cela finit toujours ainsi. À chacun, chacune de trouver son allure de croisière en jouant des accélérations et des ralentis. J'aime les portes qui claquent, mais tout de même moins que les seuils sans porte. Passer au travers. Abattre les murs s'ils ne sont pas porteurs. Glisser. Filer. Grimper. Sauter. Plonger. Nager. S'allonger. Planer. Léviter. S'évanouir.

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