CoViD-19 – 15 vaccins, trois petits tours et puis s’en vont

Nataliya Vaitkevich © Nataliya Vaitkevich Nataliya Vaitkevich © Nataliya Vaitkevich

 

Dans le journal La Croix du 4 février l’éditorial de Guillaume Goubert « Arrêtons de nous faire mal » montre à quel point les Français aimeraient l’autodénigrement. Il est de bon ton dans la presse parisienne de ramener toute critique soit à de l’autodénigrement soit à de la polémique. Certes Guillaume Goubert a raison lorsqu’il écrit que nous ne sommes pas à la fin de l’épidémie et que la France et sa recherche scientifique peuvent voir certains projets en cours aboutirent. Mais en attendant la démocratie autant que l’esprit gaulois autorisent à dire haut et fort qu’on a raté l’affaire des masques au printemps dernier, que nous manquons de lits de réanimation, qu’on avait oublié les personnes âgées des EHPAD, qu’à un moment de l’épidémie on a fait le choix de demander aux EHPAD et aux établissements d’accueil de personnes handicapées de garder leurs malades pour ne pas encombrer des hôpitaux surcharger. Nous pouvons aussi crier que le déconfinement organisé par Jean Castex avant qu’il devienne Premier ministre ne peut pas être hissé à l’Olympe des réussites de la gestion des épidémies. Les Français peuvent dire et dire encore beaucoup de choses relatives à une gestion incohérente de la crise par un gouvernement visiblement inconsistant solidement tenu sous la cloche, comme les melons ou les courges, par un président de la République autocrate qui n’a aucune intelligence des situations hormis celles financières et aucune empathie.

 

On peut le dire, l’épreuve des jours montre que ce n’est pas une erreur et moins encore une quelconque malhonnêteté intellectuelle ou politicienne. Pour autant dire cela, ce n’est pas désespérer d’un avenir plus radieux. D’ailleurs n’est-ce pas de ses propres erreurs que l’on apprend ? La condition, cependant, Guillaume Goubert a raison, c’est de dépasser les lamentations ; il ne s’agit pas de ne pas constater la situation, de ne pas laisser se constituer une plainte, il s’agit bien de ne s’arrêter ni sur le constat ni sur la plainte mais de les dépasser suivant le principe de Nietzsche "Ce qui ne me tue pas me rend plus fort". Tout le monde en est-il capable ? Comme l’indiquait, sur France Culture, Emmanuel Salanskis, professeur de philosophie, analysant la popularité que rencontre cette phrase : "Je pense que c’est un paradoxe. Parce que précisément Nietzsche ne voulait pas s’adresser à un très large public. Cette phrase-là, il l’écrit pour montrer qu’un certain type d’individus, auxquels Nietzsche pense appartenir, va sans cesse être dans une logique d’auto-dépassement face à l’adversité. Et donc pour ce type d’individus là - d’individus supérieurs - Nietzsche revendique toujours cet aristocratisme, l’adversité va élever et non pas abaisser. Mais ce n’est pas du tout quelque chose qui serait accessible au commun des mortels ou au premier venu, selon Nietzsche."

 

Voilà posées les bases d’un dépassement des lamentations qui n’occultent en rien la réalité des échecs du gouvernement mais qui ouvre à une possible résilience. Les citoyens apprennent-ils de leurs erreurs ? Apparemment peu pour ce qui est du fonctionnement de la société ; ils s’en remettent aux gouvernants et donc ce sont eux qui doivent apprendre de leurs erreurs. Il semble qu’en France, en ce qui concerne la gestion de l’épidémie, ce ne soit pas le cas. Dommage car « Apprendre de ses erreurs est un nouveau départ vers le changement » écrit Ali Lungeni Tambwe (Expert en Gestion Des Transports et Logistique, Penseur Congolais, Écrivain, République démocratique du Congo, Kinshasa) ; il écrit aussi « İl faut être assez ouvert d’esprit pour arriver à faire la différence entre être patient et perdre son temps », autant de qualités qui ne semblent pas être celles des membres du gouvernement et certainement pas un trait de caractère d’Emmanuel Macron. Je ne reviendrai pas sur l’analyse du début lamentable de la campagne de vaccination : pas de centres prêts, pas de super‑congélateurs, pas de doses, un recueil de consentement des patients des EHPAD aussi long qu’un opéra de Wagner et aussi dense qu’une bible… autant de choses qui amènent les lamentations. Heureusement il semblerait que les choses s’accélèrent : plus de centres, sans doute (mais on ne sait pas vraiment) de super‑congélateurs, et presque tellement plus de doses qu’on est obligé de repousser la deuxième injection et même de repousser des rendez-vous. Toutefois les premiers vaccins, ceux à ARM‑m qui nécessitent des conditions contraignantes de conservation et de transport, vont être rejoints par d’autres plus classiques mais moins contraignants dans leur utilisation. Euréka ! La campagne de vaccination va s’accélérer autant qu’un bolide sur un circuit automobile, et le président de la République pourra tenir la promesse faite le 2 février sur TF1 : tous les Français qui le souhaitent pourront être vaccinés avant la fin de l’été. Il va falloir aiguillonner ferme la bête parce qu’au train où va la vaccination il faudra au moins deux ans pour vacciner l’ensemble des Françaises et des Français de plus de 10 ans, une durée qui pourrait être (théoriquement) réduite de moitié si seulement la moitié des Françaises et des Français se faisaient vacciner.

 

Mais c’est sans compter sur le fait qu’on ne sait pas encore combien de temps dure la protection vaccinale, le recul n’est pour l’instant que de 3 mois alors l’été est bien loin et le ciel manque de clarté ; c’est aussi ne pas prendre en compte l’apparition quasi quotidienne de variants, ces mutations du virus qui pourraient être réfractaires aux vaccins. Rassurons‑nous les promoteurs des vaccins à ARN‑m nous racontent qu’ils peuvent en un éclair de seconde modifier leur vaccin et le rendre opérationnel contre les variants ; compte tenu des conditions d’utilisations cette nouvelle n’augure pas d’une immunité collective ni rapide ni proche. De tout ça, outre les lamentations, il faut bien constater que les populations sont ballottées entre l’ego des chercheurs et l’avidité de l’industrie pharmaceutique d’un côté et l’impéritie de l’Europe de l’autre. Comme l’écrivait Lise Barnéou dans £e Monde du 2 février : « Le déroulé des préachats (par la commission européenne) suggère que la maturité scientifique des projets de vaccins n’a pas été une priorité », parce que notamment sur l’insistance d’Emmanuel Macron il fallait faire vite et montrer la capacité à faire bloc. On passera sur les vicissitudes de livraisons annoncées par les laboratoires, sur les conditions d’achats et de ventes dans des contrats cachés au public : pourtant il fallait montrer que ces vaccins auraient l’air d’un bien commun ! Que Guillaume Goubert m’excuse mais à part les lamentations que faire ici et maintenant lorsqu’à l’incurie européenne s’ajoutent l’incompétence et l’orgueil du gouvernement français. En Gaule on constate, on persiste et on signe ! Quel contraste avec l’humilité d’Ursula von der Leyen, présidente de la commission européenne, qui, tout en défendant les principes fondateurs de l’organisation de la stratégie vaccinale européenne est capable d’un mea culpa développé dans La Croix du 5 février : « Les campagnes de vaccination en Europe ont presque toutes commencé le 27 décembre. Il a fallu faire des efforts énormes pour y arriver. Mais nous avons certainement sous-estimé les difficultés que nous connaissons. Nous aurions dû mettre en garde, en expliquant qu’au début, le processus ne serait pas fluide, qu’il y aurait des hauts et des bas. Au total, cela fait environ 100 millions de doses pour le premier trimestre dans l’UE. En Europe, nous avons l’ambition que 70 % de la population adulte soit vaccinée avant la fin de l’année. Ce n’est pas rien, nous allons dans la bonne direction. Il y aura certainement d’autres obstacles, d’autres problèmes dans la production, et nous devons aussi nous préparer à d’éventuelles pénuries de matières premières ou de certains composants de ces vaccins. » En lieu est place des fanfaronnades du premier ministre, dignes du Muppet Show, et des congratulations insincères du président de la République, les Françaises et les Français voudraient un discours honnête qui sans doute ramènerait un peu de confiance de la part des citoyens envers leurs gouvernants. Courrier International du 6 février 2021 rapporte un article paru dans The Diplomat (journal de Tokyo) qui analyse la réussite de Taïwan dans la lutte contre la CoViD-19 où on peut lire concernant la capacité à tirer profit des expériences du passé et d’éventuelles erreurs : « Une explication plus plausible à la réussite de Taïwan réside dans les enseignements tirés des précédentes situations d’urgence sanitaire, et plus particulièrement dans les transformations effectuées à la suite de l’expérience traumatisante de l’épidémie de Sras. Sur le plan pratique, à la suite du chaos provoqué par le Sras, Taïwan a stocké des équipements de protection individuelle (EPI) en prévision du prochain virus respiratoire. Résultat, lorsque l’épidémie de Covid-19 a éclaté, des masques étaient disponibles pour tous les Taïwanais qui l’ont porté sans rechigner, évitant un confinement généralisé. », et en matière de confiance envers le gouvernement : « Reste à savoir pourquoi les pays d’Asie de l’Est se montrent plus respectueux de la surveillance numérique instaurée par leur gouvernement que leurs homologues occidentaux. Parmi les théories avancées, certaines évoquent le passé autoritaire de Taïwan et le fort héritage culturel du confucianisme, mais ces approches sont critiquées et jugées hors de propos, car c’est sans doute davantage lié à l’expérience récente des Taïwanais des situations d’urgence sanitaire, et à leur confiance dans un gouvernement de plus en plus transparent, pour qui la technologie doit être un pilier de la démocratie. Ces trois facteurs essentiels ont façonné la culture politique unique de Taïwan dès le début de l’épidémie de Covid-19. »

 

J’ai la chance comme Guillaume Goubert de pouvoir écrire et d’être lu, c’est une incroyable catharsis qui me permet de mettre à distance les lamentations. Ceux qui n’ont pas cette chance ne peuvent que se lamenter sur les errements de la gestion de la crise, les incohérences du gouvernement, l’appauvrissement du système sanitaire, l’indigence de la recherche en France… Pleure, pleure citoyen devant ces vaccins qui font trois petits tours et n’en finissent pas de ne pas être dans ton bras. Gare à ce qu’après le troisième tour ils ne disparaissent !

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