Jean-Jacques LATOUILLE (avatar)

Jean-Jacques LATOUILLE

chercheur indépendant, écrivain, inspecteur de l'Education nationale honoraire, ancien chargé de cours à l'Université de Poitiers

Abonné·e de Mediapart

166 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 juin 2020

Jean-Jacques LATOUILLE (avatar)

Jean-Jacques LATOUILLE

chercheur indépendant, écrivain, inspecteur de l'Education nationale honoraire, ancien chargé de cours à l'Université de Poitiers

Abonné·e de Mediapart

CoViD 19-4 : Les équations impossibles : sottise ou malhonnêteté ?

Jean-Jacques LATOUILLE (avatar)

Jean-Jacques LATOUILLE

chercheur indépendant, écrivain, inspecteur de l'Education nationale honoraire, ancien chargé de cours à l'Université de Poitiers

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Entendons-nous sur les termes. Il ne s’agit pas ici de traiter d’une quelconque malhonnêteté matérielle ou financière qui aurait visé à spolier quelqu’un ; dans la communication et surtout dans les actions mises en place pour faire face à l’épidémie de CoViD-19 je veux relever un certain nombre, sans prétention à l’exhaustivité, de propos et d’actions qui sont empreints de ce que l’on appelle couramment la malhonnêteté intellectuelle. Celle-ci ressort de deux domaines : une stratégie visant à tromper quelqu’un, ou, et c’est le plus fréquent ici, une communication ou une décision qui ne prend pas en compte l’ensemble des composantes du sujet qu’elles prétendent traiter.

Ne pas prendre en compte dans l’analyse d’une situation l’ensemble des composantes d’un sujet, d’une question et donc ne pas les inclure dans la décision que l’on prend pour agir et dans le discours (la communication) qu’on fait à son propos relève d’une forme de malhonnêteté intellectuelle, ou, s’il n’y a pas de volonté délibérée, il s’agirait de sottise. Ne sommes‑nous pas dans la définition que l’Encyclopédie[1], au XVIIIe siècle, donnait de la connerie : « La connerie consiste à émettre un jugement dans l’ignorance volontaire du contenu de ce qui est jugé ».

Ce dernier aspect me semble plus pertinent dans la mesure où l’incomplétude de l’analyse, avant la communication et même avant la décision, amène à mal poser les termes de l’équation qui doit permettre de trouver la solution, non seulement pertinente, mais surtout efficace. Peut-être peut-on abandonner la piste de la confrontation malhonnêteté/sottise qui pourrait conduire à une impasse, une aporie dirait le philosophe, chacun jugeant à l’aune de sa situation de penser politique ou idéologique, pour ne nous intéresser qu’à l’équation.

Il ne s’agit pas ici de prendre le mot équation dans son acception mathématique pure : « Égalité entre deux expressions algébriques contenant une ou plusieurs inconnues, qui peuvent être vérifiées pour une ou plusieurs valeurs des inconnues[2]. », mais de l’envisager dans un sens élargi comme étant l’expression d’une coïncidence étroite, rejoignant ainsi l’usage que certains sociologues le font : « Rapport de concordance entre des groupes sociaux ». La question est donc de voir comment autour d’une situation s’articulent des éléments constitutifs, des éléments connexes et/ou incidents, et des conséquences potentielles souvent perçues comme directes et univoques alors que le plus souvent elles sont ramifiées. Il faut donc traduire cette situation en équation comme on le ferait en mathématique où traduire mathématiquement un énoncé c’est le représenter en utilisant exclusivement des valeurs numériques et des symboles mathématiques. On pourra voir comment la sociologie s’est rapprochée des mathématiques en lisant l’article de Pierre-Michel Menger[3] La sociologie face à la mathématisation ; pour nous ici il ne s’agit que d’essayer d’illustrer le fait que si on choisit mal les éléments constitutifs d’une situation ou si on en exclut certains on bâtit alors une équation fausse qui ne peut aboutir qu’à une erreur, une mauvaise décision. C’est ce que j’appelle « l’équation impossible ». Il en va de même en matière de communication où si on ne prend pas en compte la totalité, du moins l’ensemble minimum constituant de la situation dont on doit rendre compte on est dans l’erreur, et parfois on trompe l’auditoire. Certains médias sont coutumiers de ce genre de communication dans laquelle, par exemple, un journaliste annonce une augmentation des ventes d’un produit sans dire quel était le chiffre de base, or 80 % d’augmentation de ventes à partir de 10 (8 unités de plus de vendues) n’est pas la même chose que 80 % de ventes à partir de 100 (80 unités de plus de vendues) ; amusez‑vous au même exercice avec les chiffres des morts sur la route, des homicides, des agressions… Ce manque de rigueur, il ne pourrait pas s’agir de malhonnêteté, conduit l’auditeur dans l’erreur et un jugement perverti. Par exemple au JT de 20 heures de France2 voulait montrer que la reprise du commerce était au rendez‑vous du déconfinement, un journaliste fit alors un reportage dans quelques magasins notamment dans un magasin de jeux où le commerçant affirmait, ce qui est sans nul doute vrai, que durant le mois de mai 2020 il avait réalisé un chiffre d’affaires supérieur à celui du même mois l’année précédente. Cela ne nous dit rien en matière de reprise d’activité puisque les propos non argumentés du commerçant ne sont pas comparés aux mois précédents ; expliquons-nous. Si d’ordinaire ce commerçant fait entre janvier et à mai 2019 50 000 € de chiffre d’affaires, et qu’en 2020 pour la même période il n’a réalisé que 20 000 € du fait de la fermeture en mars et avril, dont 15 000 € en mai, de quoi parle‑t‑on quand on évoque son chiffre d’affaires du seul mois de mai 2020 ? Nous pourrions détailler l’engouement des gens pour aller chez le coiffeur dès le confinement mis en place : deux mois sans se faire couper les cheveux précipite de nombreux clients chez le coiffeur, mais en juin, en juillet ces clients retourneront-ils en masse chez « figaro » ? Une reprise de l’activité commerciale économiquement significative d’un pays est‑elle marquée par le chiffre d’affaires d’un seul mois ? Ce sont tous ces éléments d’analyse qui devraient être énoncés, détaillés et expliqués pour que l’information dispensée soit honnête et ne se contente pas d’étaler des miroirs aux alouettes pour capter l’attention des téléspectateurs en faveur de la nasse du consumérisme. On voit que dans ces reportages l’équation permettant un modèle pour penser une situation est erronée. À la décharge des journalistes de télévision il convient d’indiquer au moins trois points de fonctionnement de ce média : il est plus que la presse écrite inscrit dans le monde de la consommation et il doit promouvoir ses sources de financement, il a comme ligne éditoriale le sensationnel et le spectaculaire à travers l’image plus que l’explication détaillée, il est contraint par un format qui découle sans doute du précédent point, qui fait que les reportages, les interviews doivent être brefs et laisser aux magazines le soin du détail (quel est le différentiel entre le nombre de téléspectateurs des JT et celui des téléspectateurs des rares magazines ?).

C’est dans cet ordre d’idées et avec cette pratique de l’approximation ou de la réduction de l’équation qu’a été élaboré le plan de relance du secteur de l’automobile, plus particulièrement de la firme Renault. Sans nul doute les économistes qui conseillent le gouvernement, ceux qui occupent des fonctions au sein du gouvernement et l’élite technocratique des ministères n’ont pas omis d’appliquer le cadre analytique préconisé par les sciences économiques : définir les acteurs concernés par l’automobile (producteurs, vendeurs, acheteurs et sous-traitants y compris les agences de publicité), repérer et analyser les relations que ces acteurs entretiennent entre eux, quantifier la situation et les actions des acteurs pour définir les variables opératoires du futur modèle économique, confirmer ou modifier les règles institutionnelles auxquelles sont soumis les acteurs dont l’État. On voit bien comment et « combien » les producteurs ont été pris en considération puisque le plan de relance veut impulser une relance de la consommation (des achats) d’automobiles. On joue sur la consommation mais pas du tout sur l’organisation du secteur sauf à considérer que l’objectif de la voiture électrique (dans combien d’années) serait un élément probant de réorganisation alors qu’il ne s’agit que d’un changement de produit, par ailleurs discutable. Dans le même ordre d’idée, plutôt que d’offrir une prime aux acheteurs on aurait pu envisager une baisse du prix de vente qui est envisageable, reste toutefois à en déterminer les limites matérielles, en jouant sur la marge bénéficiaire donc en diminuant de façon importante les dividendes reversés aux actionnaires, en révisant les hauts salaires et les frais de fonctionnement (frais de représentation, frais de réunion…). Quelle sera l’efficacité de cette prime pour un marché où les acheteurs sont majoritairement désargentés notamment après les deux mois de confinement qui a provoqué une chute des revenus salariaux ? Là, la pauvreté de l’analyse de la situation des acheteurs se dessine et montre à quel point les élites sont éloignées de la réalité de la vie économique des gens. Alors que le salaire moyen se situe en dessous de 2000 € par mois combien gens, même avec une prime de 7 000 €, vont être en capacité de changer leur voiture pour acheter une voiture hybride ou électrique dont le coût est supérieur à 25 000 € et plus proche des 30 000 € ? En outre, les sondages faits en fin de période de confinement montrent qu’une part importante des acheteurs souhaite changer ses comportements d’achats pour se diriger vers des achats plus raisonnés et moins de plaisir, moins impulsifs, et il n’apparaît pas qu’ils envisagent de piocher dans leur épargne. Pour autant stimuler la consommation n’est pas en soi une pratique à négliger, mais pourquoi ne pas augmenter les salaires ? Là nous revenons au travail qui devrait être fait autour d’une restructuration complète du modèle économique des entreprises et celui de leur situation au sein d’une société. Au-delà de l’acheteur a‑t‑on réfléchi aux éléments connexes de la mise en œuvre de la voiture électrique : qui dispose dans son immeuble de bornes de rechargement, combien faudra‑t‑il produire d’électricité et par quel moyen, comment et où produire les batteries, que faire des batteries usagées… ? Aucune indication montre que ces éléments aient été pris en compte dans l’analyse, et aucune indication est apportée au public sur ces domaines pourtant sensibles ; pour répondre à ces questions, le moment venu, on compte sur les innovations technologiques dont on sait aujourd’hui qu’elles s’inscrivent plutôt dans une vis sans fin où chacune produit son propre besoin d’être réparée : on veut des éoliennes de partout mais on sait qu’elles sont bruyantes et qu’elles saccagent les paysages, qu’elles perturbent les biotopes des oiseaux ou des poissons, on veut des panneaux solaires mais on sait qu’ils sont fabriqués avec des matériaux très polluants dont on ne sait pas traiter les déchets, on veut multiplier le « numérique » mais on sait que les composants nécessitent des métaux rares extraits de mines où les conditions de travail sont épouvantables et que très souvent ce sont des enfants qui y travaillent… Alors, peut-on dire que ce plan de relance a été bien pensé ? N’est-il pas une équation impossible, une équation sans solution vraiment efficace ?

Dans la même veine on peut évoquer l’affaire des chèques-restaurants dont les lobbies de la profession ont obtenu que les modifications de l’usage soient réservées à une utilisation dans les restaurants privant ainsi de nombreuses familles modestes, notamment monoparentales, d’un apport financier pour leurs achats alimentaires qui leur serait bien utile en cette période de crise des revenus. Comme pour l’automobile le choix de la stimulation de la consommation ne s’exerce qu’en direction des plus riches qui fréquentent habituellement les restaurants ; les pauvres à part, peut-être, un « fast‑food » exceptionnellement, ne vont pas au restaurant faute d’argent et quelques chèques-restaurants ne les y amèneront pas plus. Pour autant les « riches » iront-ils plus souvent au restaurant ? Ainsi sans garantie que la mesure ait un réel effet on prive les pauvres d’une aide nécessaire, mais nous sommes bien là dans la veine de la pensée du président de la République lorsqu’il répondait à un chômeur qu’il n’avait qu’à travailler pour s’acheter un costume.

Prenons un autre exemple, celui du retour des élèves en classe. L’organisation du déconfinement a été confiée à un comité présidé par un ENArque qui est aussi élu local, un profil qui a beaucoup plu au président de la République dit‑on. La première question à poser dans le contexte de notre réflexion est celle de la pertinence de ce comité : n’y a‑t‑il pas suffisamment de fonctionnaires et de conseillers dans les ministères qu’il faille s’adjoindre sans cesse et à tous propos des comités Théodule dont il est à craindre que leur travail vise plus à satisfaire la demande du chef qu’à apporter des analyses pertinentes et sensées. Ainsi, alors que le Ministre de l’Éducation nationale préconisait que les écoles reprennent leur activité le comité du déconfinement s’y est opposé et a voulu une reprise par niveau avec un protocole sanitaire épouvantablement compliqué à gérer. A‑t‑on conduit une analyse des acteurs, de leurs besoins, de leurs capacités à mettre en œuvre le protocole sanitaire ? Que font des parents qui ont un enfant en CP qui pourra être accueilli en classe et un autre en CE2 qui ne le sera pas ? Au-delà de cet exemple, il semble bien qu’aucune analyse de situation sérieuse ait été conduite car contrairement aux déclarations de la porte‑parole du gouvernement, qui n’est pas avare de sottises en tout genre, il est des écoles où le protocole est inapplicable pour des raisons matérielles, parce que des enseignants sont tenus éloignés de l’école, parce que la mairie ne dispose pas de suffisamment de personnel et d’autres où on l’applique ce qui amène à n’accueillir que peu d’enfants, parfois moins de 15 pas classe… Pour permettre aux parents de rejoindre leur travail alors que l’école ne peut pas accueillir leur enfant le Ministre a inventé le 2S2C qui est un casse‑tête indescriptible en quelques lignes, je viens de participer à l’élaboration et à la mise en place d’un de ses dispositifs qui au final n’accueillera la première semaine que 14 enfants pour 10 écoles, et je n’évoquerai pas les problèmes financiers engendrés par cette organisation. S’agissait-il d’une querelle entre ce comité et le Ministre de l’Éducation nationale ? On peut le penser quand on sait les dissensions entre le Premier ministre et le Ministre de l’éducation nationale, et que ce comité a été voulu par le Premier ministre qui a choisi son président. Quoi qu’il en soit on voit à travers cet exemple comment on crée les conditions de fabrication d’équations impossibles.

Pour illustrer ce phénomène de réduction de la capacité analytique ou de malhonnêteté intellectuelle ou encore de sottise, je citerai cette anecdote, car ce n’est que de l’anecdote, de ce professeur de pédiatrie qui répondant à une interview sur France 2 début juin, déclarait que tous les enfants devaient retourner à l’école et qu’il n’y a pas de raisons pour qu’on ne les y accueille pas. Dans quel monde vit cet éminent médecin ? Comment réfléchit-elle, sur la base de quels éléments. Ce faisant elle crée pour les parents qui l’entendent une équation impossible où les variables ne se combinent pas mais s’opposent.

Nous pourrions multiplier les exemples tant la gestion, qui n’est pas finie, de l’épidémie a mis en lumière la manière étriquée qu’ont les élites, technocrates comme politiques et souvent scientifiques, de réfléchir le monde, limitant cette réflexion à la seule recherche de solutions immédiates, rapides qui ne prend pas en compte la complexité d’une société mais qui satisfassent le courant idéologique néolibéral tout en distribuant quelques images pieuses pour se farder d’écologie et de « social ». Alors, malhonnêteté, sottise, connerie, inculture, incompétence… tout est en rayon pour l’habillage de nos dirigeants.

[1] Martine Groult, la connerie vue par les Lumières, dans Histoire universelle de la connerie, Sciences Humaines, p192

[2] CNRTL https://www.cnrtl.fr/

[3] Pierre-Michel Menger La sociologie face à la mathématisation, parue dans la revue Enquête https://doi.org/10.4000/enquete.172

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.