CoViD-19 – 17 journalistes, bullshit et compagnie

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Bien sûr mon propos ne concerne pas l’ensemble des journalistes ne serait‑ce qu’en raison de la variété de la profession. Je ne parlerai ici que de quelques-uns : les journalistes ou plus exactement les présentateurs des shows d’informations télévisés, en continu ou des JT de 20 heures. Pour les autres l’impression de bullshit ne serait qu’une mauvaise couleur donnée à un parti pris idéologique.

 J’applique le bullshit aux chroniqueurs et aux présentateurs de TV parce qu’ils rentrent bien dans la théorie du bullshit qui a été élaborée par le philosophe américain Harry Frankfurt[1] qui distingue bullshit (« conneries », « baratin ») et mensonge. Pour Frankfurt, un menteur fait délibérément des déclarations fausses, le diseur de conneries (le bullshitteur) est simplement indifférent à la vérité. Ainsi, si un menteur a besoin de connaître la vérité pour mieux cacher celle-ci à son interlocuteur, un diseur de conneries, ne s’intéressant qu’à ses objectifs personnels, n’en a pas nécessairement besoin. Le bullshitteur donne l’impression qu’il apporte une information importante alors qu’il ne dit rien dans le sens où il n’apporte aucune information essentielle. Sébastian Dieguez[2] parle d’un « camouflage épistémique » dans lequel le bullshitteur tente de faire croire à sa participation, active, à la discussion alors qu’il fait obstruction à son avancée en omettant d’apporter un certain nombre d’éléments qui permettraient de construire une discussion efficace, contradictoire, éclairante au sens de l’analyse et de la connaissance d’une situation.

 Sur France2 l’animateur du JT de 20 heures dimanche 4 avril nous a resservi la soupe habituelle dans laquelle nage la critique de l’administration. Si nous n’avons pas eu la campagne de vaccination souhaitée par le président de la République c’est en raison des lenteurs administratives, de la bureaucratie, des textes normatifs pléthoriques et abscons. À aucun moment il n’a été fait mention d’une vérité éclatante : l’administration et ses agents ne font qu’exécuter les directives du ministre, ne diffusent aucune règle, aucun document qu’ils n’ont été visés et autorisés par le ministre ou parfois par son directeur de cabinet. Dans ce reportage on a voulu, une fois encore, nous faire croire qu’un ministre (ministre chargé de la réforme de l’administration) n’aurait pas pu mettre en œuvre une réforme parce qu’un Haut‑fonctionnaire lui aurait signifié qu’elle déstabiliserait trop l’administration et ses habitudes : qui commande, où est l’autorité de ceux que nous élisons ? Comment faire croire qu’une ARS prendrait seule l’initiative de fermer des lits d’hôpitaux si ce n’était pas dans le cadre d’une politique d’état portée par un ministre ? Il faut sinon mentir du moins occulter une partie des éléments d’analyse. Un son de cloche, pas d’enquête : on amène devant le public ce qui conforte la thèse que l’on veut faire passer, pas d’enquête qui permettrait aux téléspectateurs d’analyser, de connaître, de se forger leur propre idée.

 Sur la même antenne, l’inénarrable animatrice du JT de 20 heures en semaine, a honoré les téléspectateurs par un feuilleton à propos de la situation dans les hôpitaux : rien que du positif, rien que du « bon ». On nous a gratifiés du courage et de dévouement des soignants (qui en doutait) dont certains viennent d’autres services, on nous a expliqué comment les hôpitaux augmentent leur capacité en lits de réanimation en utilisant des lits habituellement dédiés à d’autres types de pathologies, enfin on nous a expliqué que le système hospitalier privé venait à la rescousse. Justement à propos du « privé » on aurait aimé savoir avec précision quelle incidence cet apport avait sur le fonctionnement habituel des établissements en termes de reports d’interventions chirurgicales, d’utilisation de personnel, donc de fermeture de services et d’annulation de prises en charges de malades. Que ce personnel de renfort manque dans leur service d’origine ce qui entraîne une surcharge de travail pour ceux qui restent et une prestation dégradée pour les malades. Quand le reportage a-t-il montré que la transformation de lits de service ou de salles de réveil en lits de réanimation ça veut dire qu’on déprogramme des interventions chirurgicales, qu’on fait travailler un personnel peu qualifier en réanimation. Nous a-t-on dit que la fermeture d’un service, comme la pédiatrie à Amiens, ce sont des malades qui ne seront pas accueillis voire renvoyés prématurément chez eux. Je ne voudrais pas continuer sans parler de cette éditorialiste de BFM TV, épouse d’un député européen, qui nous annonça combien la France sera généreuse dès lors que des vaccins seront fabriqués sur son sol « en ne gardant pas tout pour elle », mais elle oublie de dire que les vaccins fabriqués en France ne lui appartiennent pas, que seul le laboratoire en est propriétaire et qu’il les vend notamment à l’Union Européenne qui se charge ensuite de répartir les flacons. Et, d’autre part, on ne fabriquera pas de vaccins en France, là on se contentera de le mettre en flacons.

 C’est ça le bullshit‑journalisme : de l’information parcellaire, et dans certains cas nous pourrions penser qu’il s’agit d’une opération marketing visant à conforter la communication gouvernementale. Supposons qu’il n’en est rien, il demeure que c’est une information mensongère par omission comme on dit dans les cours de catéchismes. Ce type de mensonge n’est puni que comme un péché véniel qui amène facilement l’absolution. Mais, là derrière toutes ces omissions il y a des vies : celles des malades en attentes qui souffrent, dont certains vont mourir prématurément (le professeur Axel Kahn, président de la Ligue contre le cancer, annonce au moins 13000 morts dans les trois ans à venir du fait d’un défaut de soins), dont certains seront handicapés ou auront des séquelles graves souvent invalidantes.

 Le moins que doit un journaliste honnête à son auditoire c’est une information complète. C’est de l’éthique, c’est du respect. Apparemment à l’ère du commentaire qui a remplacé la discussion nous sommes dans le bullshit en rappelant que bullshit, à l’origine, veut dire merde de taureau. Heureusement les réseaux sociaux nous alimentent en éléments contradictoires qui finalement ne sont pas plus faux que le mensonge que nous infligent les oublis des journalistes qui s’alimentent dans les bureaux des chargés de communication plutôt que d’enquêter.

[1] Harry Frankfurt, De l'art de dire des conneries, ed Fayard/Mazarine.

[2] Sébastian Dieguez, Connerie et post‑vérité, dans Psychologie de la connerie, ed Sciences Humaines.

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