Vous avez dit « violences urbaines » : et après ?

Plusieurs scènes de violences urbaines ont défrayé le landerneau politico-médiatique offrant au passage une pause voire un dérivatif qui sort le public de l’information relative à la crise sanitaire dans laquelle les gouvernants semblent s’enliser. Pour autant ne négligeons ni la gravité ni l’importance sociale de ces « violences ». Elles sont graves, elles sont dangereuses, elles sont « sociéticides ».

Elles sont graves moins parce qu’elles troublent la quiétude des gens comme elles troublaient jadis la quiétude des « bourgeois ». Elles sont graves parce qu’elles conduisent de plus en plus souvent semble‑t‑il à des blessures graves des protagonistes voire à la mort de certains. Elles sont graves parce que les victimes les plus pénalisées ne sont pas les habitants des centres‑villes mais les habitants des « quartiers » : les parents, les voisins, des protagonistes de ces violences. Ainsi, les habitants des « quartiers » déjà soumis à des conditions de vie déplorables voient celles‑ci aggravées par l’incendie de leurs voitures, la dégradation des espaces publics et, ne l’oublions pas, par la peur. Les parents, quant à eux, voient la peur, la honte s’ajouter aux difficultés qu’ils rencontrent tous les jours, toutes les heures. Comme si cela ne suffisait pas on les stigmatise : par définition ils sont de mauvais parents, comme si les « bourgeois » dont l’enfant consomme des produits illicites, fraudent le fisc, se gobergent de homards avec l’argent du contribuable, expose son sexe sur internet, comme si ces parents‑là étaient des parents exemplaires ! Et pour bien montrer que la société considère ces gens des « quartiers » comme de mauvaises gens, les ministres ne les rencontrent pas quand ils se déplacent sur les lieux, seuls les policiers ont l’honneur de recevoir leur visite.

Ces violences sont dangereuses parce qu’elles exacerbent les discours sécuritaires et excluant au mépris de tout traitement des causes profondes qui les génèrent. Or, il n’y a jamais de violence sans raison et rarement de violence gratuite. Je ne tenterais pas ici de développer ces raisons, d’autant moins que depuis que Manuel Valls, le plus cultivé et le plus sage de nos politiciens, déclarait, sentencieusement, qu’expliquer c’était excuser. En ça il est le digne représentant des modes contemporains de faire de la politique et de gouverner où le mot et la formule abrupte remplacent le raisonnement et annihile le débat public. Ainsi, faute de traiter les causes on s’acharne à coller des cataplasmes sur des jambes de bois, à donner du paracétamol pour enrayer un cancer. Depuis quarante ans toutes les « politiques de la ville » ont été inefficaces quand elles n’ont pas créé (urbanisation déshumanisée voire inhumaine) ou aggravé la ghettoïsation des « quartiers » (suppression des services publics, raréfaction des services de transport en commun), créé puis entretenu des effets de stigmatisation comme les ZEP ou les zones franches sans apporter les bienfaits promis… Elles sont dangereuses parce qu’elles montrent la faiblesse d’un État désormais dépourvu de toute autorité où autorité est prise ici dans sa dimension morale ; la seule autorité de l’État dans les « quartiers » se réduit à une intervention policière répressive. Il y a désormais dans ces « quartiers » une véritable guerre de harcèlement et de provocation entre les protagonistes des violences et les policiers, ces derniers étant missionnés pour traquer les dealers (minables petits revendeurs) et ayant appris durant leur courte formation que tout individu de ces « quartiers » est un dealer, un voyou en puissance, alors on contrôle à tout va au prétexte qu’on trouvera forcément une dizaine de grammes de « drogue », ira‑t‑on contrôler les clients « bourgeois » d’une boîte de nuit d’un centre‑ville dont on sait pourtant que la majorité d’entre eux sont des consommateurs réguliers de drogue ?

Ces violences urbaines sont « sociéticides » parce que, notamment pour les raisons que j’ai trop succinctement et rapidement évoquées, elles ne sont plus seulement le marqueur d’une situation particulière, du mal vivre des habitants, d’une hypothétique défaillance de certains parents et d’un désengagement des services de l’État, elles sont aujourd’hui la marque forte d’une cassure de la société savamment entretenue par les politiciens et une partie des médias qui, même sous « le nouveau monde » ne voient pas combien le monde, les modes de pensée, les aspirations des personnes ont évolué. Curieusement ces « violences urbaines » désignent des maux voisins de ceux que désignaient les Gilets Jaunes des zones périurbaines et rurales : l’abandon. Ces personnes, car avant d’être des « quartiers » ce sont des personnes, sont de plus en plus priées de se taire, de se contenter voire de ne pas rêver. Ces violences risquent fort au‑delà du « marquage » de tuer la société.

Qu’est  une société où le rêve serait interdit, où les petites phrases : « il y a ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien », « le pognon de dingue », signifient le respect, où les éléments de langage font office de raisonnement ?

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