Le Monde et ses images

La publication quotidienne par le journal Le Monde des photos des victimes du 13 novembre, à Paris, a quelque chose de très dérangeant.

 

39, 41, 34, 23, 37, 24, 54, 33, 42, 44, 46, 28, 32, 29, 27, 26, 36, jour après jour, les âges,  les noms et les photos des victimes s’alignent sur le site « En Mémoire »du quotidien Le Monde en un « visuel interactif » (sic) permettant de savoir où ils sont morts. Cent trente cases au moins d‘un columbarium  seront ainsi remplies. Une sorte de calendrier de l’Avent.

Jour après jour, l’horreur, la révolte, et l’émotion sont distillées. Le voyeurisme est entretenu et encouragé. Obscénité totale de la perversion, en poussant à peine plus loin, l’interactivité sordide du visuel pourrait même aller jusqu’à découvrir les points d’impact, en un clic ou deux.

Nous avons là une manifestation primaire du désastre dans lequel nous sommes collectivement plongés depuis ce fatal 13 novembre 2015.

A juste titre Le Monde appelle ça une « galerie ». Les morts ont une place, on les ordonne pour les exposer au regard des vivants. Cette galerie mémorielle participe des mises en scène officielles ou non, manipulations politiques de l’émotion collective, Cour d’honneur des Invalides, Place de la République, ou autres lieux. Par ces honneurs et ces célébrations, on récupère les morts qu’on arrache une seconde fois à leurs proches, de sujets ils deviennent objets, on les instrumentalise, au profit d’une cause bien au-delà de chacun d’entre eux. Le politique se repait de ces... aubaines. Il s’empare des morts. Marseillaise et drapeaux tricolores !

L’affect collectif est si fort, que l’illusion d’une compassion officielle peut abuser le plus grand nombre, familles et proches sans doute compris, leur désarroi les fragilisant au maximum.

Par ces rituels nécessaires aux vivants pour affronter l’idée même de leur propre fin se trouve généreusement entretenu un univers de la bonne conscience, c’est-à-dire du refus de regarder la complexité de la réalité, masque commode à porter par quiconque évite toute confrontation sérieuse entre soi et le monde alentour.

La facilité de la description uniforme, photo, âge, notice biographique, occulte la place d’une indispensable réflexion, dont elle diffère le moment. Mieux que différer, elle dissout sans doute cette nécessité dans l’univers mental collectif, bientôt sollicité par une actualité qui ne manquera pas de survenir et d’entretenir la machine du décervelage.

Avec sa mise en scène de l’émotion, complaisante, morbide et sélective, Le Monde installe une réaction très ordonnée contre le désordre et l’imprévu du terrorisme. Il réduit ainsi le champ de perception de l’événement à une identification des victimes selon le lieu de leur assassinat. Il émiette, il ponctue.

Réduction perceptive opposée à une élaboration de la pensée. Nous sommes appelés à demeurer le nez à la vitre. Penser l’événement dans la multiplicité de ses composantes est un risque à éviter de toutes forces.

L’état d’urgence se charge du reste, en parallèle.

Plus de mille morts à Dacca, au Bangladesh, en mai 2013, dans l’effondrement d’une usine textile travaillant pour nos « grandes marques ». Près de deux mille morts dans le scandale sanitaire du Médiator révélé en 1998.

Sûr de lui Le Monde nous dit où il faut regarder, ce qu’il faut regarder, et comment regarder.

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