Absurdie, terre promise

l'Absurdie, riche contrée européenne hexagonale, dérive lentement mais sûrement vers un totalitarisme néo-fasciste.

 

Réputée pour la variété de ses paysages, baignée par un océan et plusieurs mers, son climat tempéré[1], la qualité de ses vins, la grande diversité de ses fromages, l’excellence de sa cuisine, son apport à l’évolution des systèmes politiques, son esprit frondeur de liberté et d’audace, l’exemplarité de sa vie intellectuelle, la richesse de son histoire, l’Absurdie est une terre bénie des dieux. Située à l’extrême occident de l’Europe, elle est une destination touristique privilégiée. Elle vogue sur sa réputation.

Il se trouve qu’un très malheureux concours de circonstances l’a entraînée à s‘assoupir et à considérer inaliénables ses atouts et son capital. Pendant des décennies elle est parvenue à masquer la nouvelle réalité en train de sournoisement s’installer. Ravalement des façades, discours flamboyants, célébrations glorieuses, pétitions de principe, dénis en tous genres, promesses à tout va, affirmations péremptoires, et autres billevesées, ont fini par établir une sorte de torpeur dans l’esprit de ses habitants.[2]

Cela alors qu’œuvraient, bien dissimulés aux yeux de la plupart, les germes d’une lente putréfaction. Jusqu’au moment où de République qu’elle croyait être elle s’est réveillé monarchie élective. Elle avait déjà connu la monarchie absolue de droit divin, la dictature impériale, la république conquérante, la démocratie molle.

Elu de très peu, mais bel et bien élu, Macromlécas 1er, enfant gâté surdimensionné d’un ensemble de privilégiés, règne sur l’Absurdie, dont il prétend vouloir profondément modifier les us et coutumes, en dépit de quelques faibles mises en garde d’une poignée de minus habens.

Isolé au fond de son palais, persuadé de l’exceptionnel de ses compétences, il est assisté par l’un de ses plus fidèles porte-coton, Bob le Castagneur, aventurier de bas étage, devenu de par sa grâce Sinistre de l’Intérieur.

Le travail accompli par les deux compères, fortement aidés par l’ensemble du gouvernement et l’impuissance de la quasi-totalité de la gent politique exténuée, est considérable.

Ils sont parvenus en quelques mois à parachever l’érosion du langage, si bien que personne ne sait plus vraiment ce que parler veut dire. Les mots ne sont plus que des coquilles vides que chacun remplit à sa guise. La devise nationale égalitariste et fraternelle n’a plus aucun sens, à supposer qu’elle en ait jamais eu.

Un même vocable peut désormais signifier une chose et son contraire. Par exemple, la violence n’existe que du seul côté des contestataires, par définition non éduqués, grossiers, vulgaires, méprisables, irrécupérables donc à anéantir par les falsifications d’une information soigneusement calibrée, les armes offensives, les matraques et les gaz lacrymogènes, encens si doux aux narines du Prince.

La violence n’est en aucun cas le fait du gouvernement, de ses représentants ou de ses mandataires, qui ne font que se défendre face aux agressions multiples dont ils sont hélas l’objet, alors qu’ils aimeraient tant défendre la veuve et l’orphelin.

Ce mécanisme très subtil permet de continuer à appeler « Forces de l’ordre » des troupes mercenaires devenues en fait « Forces du désordre ».

Une astucieuse répartition des responsabilités et des irresponsabilités, fait que les institutions peuvent impunément se permette de ne pas respecter leurs obligations légales en matière d’immigration, de protection de la personne, et de sauvetage en mer. L’assistance à personne en danger est devenue une injonction à géométrie variable, quantité négligeable. Toute personne fuyant son pays pour quelque raison que ce soit est a priori considérée comme dangereuse, et doit donc être pourchassée.

Restaurer un monument historique emblématique prime sur toute autre intervention.  

Ce qu’anciennement on appelait mensonge est devenu vérités approximatives temporaires, évolutives, n’engageant en rien leurs émetteurs. Les concepts varient selon qui les emploie, et sa  place dans l’échelle sociale. La vérité est désormais tributaire du contexte auquel on se réfère. La fin justifie ainsi les moyens, à l’éthique d’évoluer avec son temps.

La pensée véritable est désormais l’apanage d’une caste de sachants pour lesquels les principes de la théorie sont toujours supérieurs aux faits, bruts, brutaux, rustiques, donc nauséabonds.

Face à cette situation, des opposants résolus ne cessent de s’opposer à eux-mêmes en des combats de lilliputiens.

Le royaume électif d’Absurdie participe aux élections européennes imminentes. Trente-trois listes de candidats vont s’affronter ! Les candidats supposés opposés à la politique de Macromlécas 1er, qui auraient dû parler d’une voix à peu près commune, caquètent chacun pour soi.

Embrassons-nous Folleville !

La terre d’Absurdie demeure terre promise à un bel avenir. Attention toutefois aux rafales de vents totalitaires, sécuritaires, identitaires, qui risquent de plus en plus de la balayer. Le dérèglement climatique peut en entraîner bien d’autres, tous aussi redoutables pour la santé, les uns que les autres.

 

[1] Jusqu’au récent dérèglement climatique.

[2] Cela est vrai notamment depuis que la République est devenue monarchie élective sous le nom de Ve République.

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