Rapport à l'art : un cas d'école

La DRAC Paca, organe décentralisé du Ministère de la Culture, à Aix-en-Provence, met en péril la seule artothèque de France implantée dans un lycée, qui plus est, dans les quartiers Nord de Marseille. Créée il y a tente ans par des enseignants passionnés et quelques élèves cette artothèque a le grand tort de s'intéresser à des artistes hors des sentiers de la mode officielle.

Nicole Esterolle, pseudonyme sous lequel se dissimule sans doute un critique d’art directeur de revue, vitupère à juste raison depuis des années les institutions publiques ou privées organisant et entretenant le mépris de la création artistique sensible, la plus vivante, au bénéfice de la marchandisation industrielle rentable de l’Art dit Contemporain (AC pour les initiés), dont les fleurons sont régulièrement montrés au Château de Versailles, dans des Fondations privées parisiennes ou vénitiennes, voire sur la Place Vendôme, et même au Pompidolium de Beaubourg.[1] Les propos de Nicole Esterolle sont parfois un brin excessifs, peut-être pas toujours de stricte bonne foi, mais la passion qui l’emporte parait souvent secondaire par rapport à l’importance du sujet et aux enjeux. Lorsqu’on lit dans son dernier livre des propos tels que « il faut réhabiliter le dessin, la peinture, la poésie, l’émotion et le savoir-faire », il est difficile de se montrer intransigeant.

 

Depuis les années languiennes, le Ministère de la Culture a poussé ses pseudopodes en Régions sous l’appellation de DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles) et de FRAC (Fonds Régional d’Art Contemporain). Au fil des années un pouvoir discrétionnaire s’est mis en place introduisant une logique totalitaire dans les choix officiels, asphyxiant une partie majeure de la création artistique de plus en plus disqualifiée.

Des inspecteurs de la création décident de qui a droit aux subventions, à partir de critères de rentabilité médiatique fondée sur le n’importe quoi de la provocation permanente.

Malgré tout, vivant de peu, souvent de très peu, des artistes opiniâtres s’acharnent, des amateurs passionnés s’efforcent. Ils se battent au quotidien pour ne pas crever, pour que survive l’art essentiel à la vie, celui auquel ils croient, dans le sillage de la longue lignée de leurs prédécesseurs.

 

L’Artothèque Antonin Artaud[2] est unique en France : seule de son espèce à être implantée dans un lycée, elle a été inaugurée en 1988 à Marseille dans les quartiers Nord, par un ensemble d’enseignant soucieux d’ouvrir leurs élèves à un monde différent, cependant accessible. Comme chacun le sait, ou peut l’imaginer, les quartiers nord de Marseille ne regorgent pas d’équipements culturels.

Des artistes actuellement au travail sont régulièrement invités à rencontrer les élèves, parfois à les associer à une exposition. Plusieurs fois par an, une exposition ouverte au public permet découvertes et échanges. Des publications sont réalisées à chacune de ces occasions. L’artothèque achète des œuvres, une collection de 600 pièces dont certaines données par des artistes, existe ainsi. Les élèves peuvent emprunter pour disposer temporairement de leur choix dans leur cadre familial.

Tout un ensemble de démarches pédagogiques particulières est couramment mis en œuvre.

Il convient de signaler que la communauté artistique apprécie beaucoup ce lieu exemplaire. Outre une occasion de rencontres, y être présent est une marque intelligente de reconnaissance assortie d’un encouragement.

Il va de soi que pour vivre et durer depuis trente ans (le projet a été conçu en 1987), une telle initiative a besoin d’être soutenue financièrement, sachant que les enseignants, en exercice ou retraités, participent tous à titre bénévole. Le budget est d’autant plus fragile qu’il est modeste. Selon un récent article du journal La Provence, il oscille entre 17000 et 19000 € annuels, abondés par la Ville de Marseille (9000 €), la Région PACA (4000 €), et la DRAC (5000 € jusqu’en 2012, 2500 € jusqu’en 2015, rien ensuite). La mise en péril de l’Artothèque ainsi programmée par les représentants du Ministère de tutelle ne laisse pas indifférent. Des protestations s’élèvent, une pétition circule[3], l’indignation est grande face à cette mesquine ladrerie, misérable cache sexe d’une hostilité radicale. Il est à craindre que les autres soutiens ne s’engouffrent dans la brèche. En  premier lieu la Ville de Marseille, dont l’intérêt pour l’art et la culture ne saurait faire l’objet du moindre doute.

 

Toujours d’après l’article de La Provence (25/09/17), selon la DRAC « l’artothèque a fait ses preuves, mais nous n’avons pas pour vocation de pérenniser la subvention d’une association d’enseignants. Si compétents soient-ils, ils ne sont pas professionnels et s’ils ont bénéficié – sans doute par sympathie – de subventions de la DRAC les années passées, ce n’est pas un acquis. (...) Il appartient désormais à l’artothèque de se rapprocher d’un partenaire culturel professionnel comme le FRAC, auquel le Ministère verse des aides. »

Déclaration hallucinante d’hypocrisie, de mauvaise foi, et de cynisme.

Ne pas vouloir pérenniser la subvention d’une association d’enseignants, n’est-ce pas clamer haut et fort que le but et les actions d’une association comptent moins que la nature de ses responsables. Admettre donc ouvertement que les subventions ne sont qu’affaires de copinage, comme le laisse d’ailleurs perfidement entendre l’allusion à une sympathie antérieure.

Le comportement totalitaire de l’Administration décentralisée ne peut pas se trouver mieux affirmé et revendiqué. La censure d’une association qui revendique son indépendance est féroce.

L’argument du non professionnalisme est tout simplement ridicule. Tient-on trente ans dans quelque activité que ce soit si on n’est pas compétent, donc véritablement professionnel ? Où réside le professionnalisme des agents administratifs de la Culture, sinon dans leur auto-affirmation suffisante ?

La perversité éclate quand on déclare nécessaire un rapprochement avec le FRAC, pour espérer recueillir des miettes. SI la DRAC voulait réduire au silence l’Artothèque Antonin Artaud, elle ne s’y prendrait pas autrement.

Il est clair que le FRAC et l’Artothèque n’ont pas grand-chose en commun. L’un s’intéresse essentiellement à l‘entre soi de la mode internationale, l’autre s’intéresse à la création vivante indépendante généralement ignorée par les commissaires politiques de la culture officielle.

 

Il est grand temps d’envisager une remise en question fondamentale de ces instances toxiques qui veulent régenter la vie culturelle depuis des décennies : Ministère de la Culture, DRAC, FRAC, Ecoles nationales des Beaux-arts, expositions muséales racoleuses.

 

 

[1] Cf. Nicole Esterolle La bouffonnerie de l’art contemporain – Editions J-C Godefroy 2015, et ABC de l’art dit contemporain – idem, 2017.

[2] Artothèque, lycée Antonin Artaud, 25 chemin N-D de la Consolation – 13013 Marseille

[3] Voir le site www.artothequeantoninartaud.fr

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