Art et Pouvoir pôlitique

Lorsqu'il échappe à la servitude volontaire de la conformité à la norme officielle, l'Art, connait des moments très difficiles, et avec lui, les artistes, et les amateurs passionnés.Vérité multi séculaire. Il est mortifère pour une association de dépendre des seuls fonds publics.

L’agression en cours contre l’Artothèque Antonin Artaud [1] offre l’occasion d’une amorce de réflexion sur le rapport conflictuel entre l’Art et le Pouvoir politique.

Aussi loin qu’on porte le regard, il apparait que la relation n’a jamais été sereine. A grandes enjambées, reviennent les souvenirs de la Très Sainte Inquisition et ses auto da fé, dont les nazis prendront allègrement la relève en pourchassant l’art dégénéré. Les mises à l’index par le Vatican, l’art officiel florissant au Grand Siècle, bien loin d’être révoqué de nos jours, le réalisme socialiste plus près de nous, constituent des jalons significatifs de la permanente volonté de mise au pas de l’Art et des artistes.

L’art officiel n’a jamais engendré d’œuvres majeures, même si sont révérées les grandes tartines de la peinture historique (Le Brun, David, Gros, Meissonnier...), qui débouchent sur l’art pompier du 19e siècle. Aujourd’hui, il serait bien aventureux de se risquer à  citer une œuvre de cette mouvance à célébrer. Quant au réalisme socialiste, dont le porte-drapeau dans la France d’après-guerre fut André Fougeron, il est heureusement chez nous tombé dans l’oubli.

 

Jaloux de sa liberté de création, donc nécessairement marginal par rapport aux institutions, l’artiste et son expression artistique dérangent et insupportent le Pouvoir politique. Ce n’est pas pour rien que Courbet, adversaire farouche de l’académisme, transgresseur des hiérarchies par le choix de ses thèmes, fut emprisonné à Sainte-Pélagie après la défaite de la Commune.

L’Art n’est jamais vraiment politiquement rentable.

Connait-on beaucoup de personnages politiques férus d’art ? Que cela pourrait-il leur rapporter ? Bien sûr, on peut objecter quelques noms, de Malraux à Christiane Taubira, que cela change-t-il dans les faits ? Quelques phares à éclipses ne dissipent pas le brouillard.

La politique traditionnelle donne en permanence les orientations officielles. Elle est avant tout soucieuse du court terme des élections à venir. Or l’Art résiste. Il résiste à tout, même à la barbarie des camps de concentration (Zoran Music, Jean Fautrier...). Il conteste les effets dévastateurs de la guerre (Jacques Callot, Goya, Picasso...). Il loue la beauté de la vie simple et naturelle (Chardin, Sisley, Bonnard, Matisse...)

L’Art est lié aux grandes constantes, la vie, la mort, la condition humaine, les mythes.

La politique garde constamment le nez à la vitre, elle dédaigne ce qui la dérange, a fortiori ce qui remet en question ses pratiques boutiquières. (De ce point de vue, Pierre Mendès-France a raté sa carrière de politicien.)

Au nom du réalisme et du possible, la politique au pouvoir ignore délibérément l’utopie, elle la combat même, alors que l’Art s’ouvre largement au rêve et au sensible.

 

Puisque l’Art est de fait réputé superflu, il est tout à fait normal qu’il soit détrôné par le sport à la télévision, et qu’aucune place véritable ne lui soit ménagée sur les antennes.

Qui se préoccupe de nos jours, quel Ministère, quelle voix officielle, de l’inexistence de relation entre Culture, Art, Enseignement, et Education ?

Cantonné au rang de valeur marchande spéculative propre à cultiver l’entre soi d’une poignée de financiers internationaux, il est normal qu’artistes authentiques inaptes à se transformer en fabricants de gadgets et de multiples à la Jeff Koons, et amateurs passionnés, soient négligés.

Objecteurs sans pouvoir, incapables de s’organiser, de s’unir, artistes authentiques et amateurs passionnés ne sont que des pelés, des galeux, bons à se soumettre ou à crever dans leurs thébaïdes.

Personne de sérieux ne se plaindra de leur disparition, dont personne d’ailleurs ne s’apercevra puisqu’ils sont inconnus du grand public, celui qui vote en colonnes par deux.

 

Et l’Artothèque Antonin Artaud dans tout ça ?

 

La politique du nivellement va de pair avec le développement aveugle de la puissance financière.

Des entreprises de dimensions différentes existent sur un même marché ? Le souci de rationalisation et d’optimisation de la rentabilité commande des regroupements, des absorptions, des fusions, des délocalisations, au nom de l’accroissement des bénéfices.

Il y aura des laissés pour compte ? Oui, sans aucun doute, mais a-t-on jamais fait une belle omelette, onctueuse à souhait, sans casser d’œufs ? L’essentiel est de se montrer conquérant et d’aller dans le sens de l’Histoire, la seule qui compte, la nôtre ! clament à l’unisson les maitres d’œuvre de la mondialisation  offensive.

Il en va de même dans le domaine culturel. Comment pourrait-on continuer à accepter de verser des fonds sans exercer un droit de regard total sur les activités et la nature des bénéficiaires ? Comment admettre de ne pas user largement de l’emprise absolue que confèrent les cordons de la bourse ? Se comporter différemment serait travailler à fonds perdus.

Des théâtres fusionnent, absorbent, sont absorbés, disparaissent. Les aides sont mieux maitrisées parce que réduites, les programmations sont mieux contrôlées, la confiscation des esprits progresse. Des associations sont asphyxiées ? Soit, mais le paysage est tellement plus lisible... Et les contestataires sont neutralisés, l’ordre gagne du terrain.

 

Ces gens de l’Artothèque Antonin Artaud ont le culot de se prétendre depuis trente ans maitres de leurs décisions, maitres à bord.

Ils n’exposent que des artistes qu’ils connaissent, repèrent, apprécient. Aucun de ceux-ci n’est répertorié par le Who’s Who, ou le livre Guinness des records. La plupart sont des régionaux de l’étape, ou des voisins immédiats. Inadmissible, cela fait tache !  

Le Ministère de la Culture, par le biais de sa  Direction Régionale des Affaires (« les affaires sont les affaires ») Culturelles (DRAC) a trop longtemps versé des subventions sans exiger un droit de regard sur les choix opérés. Il faut que cesse ce laxisme, cette anomalie !

Comme il serait difficile, car trop voyant, d’exiger la cessation d’activité de cette artothèque implantée dans un lycée des quartiers nord de Marseille, elle sera tout simplement soumise à un « Comité d’experts » (sic) spécialistes de la diffusion de l’art officiel d’Etat que l’on appelle Art Contemporain (AC). Pour s’assurer du succès de l’opération, elle sera mise sous tutelle du FRAC, qui est sur place le commissaire politique en charge de la mise au pas et du respect de l’orthodoxie officielle, dont les archanges se nomment Daniel Buren, Bernard Venet, et consorts.

 

Il n’y a pas que Monsanto pour diffuser des produits toxiques.

 

[1] Voir mon blogue précédent – Rapport à l’art : un cas d’école

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.