Des légumes au Musée

A partir du Luberon, un combat exemplaire pour la biodiversité et la liberté de semer est mené par une poignée de résistants résolus et pacifiques.

Au cœur du Luberon, la ville d’Apt s’enorgueillit d’avoir été naguère la capitale mondiale du fruit confit, elle abrite quelques vestiges d’un passé romain dans un musée historique glauque à souhait. La via domitia reliant l’Italie du nord à l’Espagne, via la Gaule narbonnaise, traversait Apta Julia...

La responsable du Musée, désireuse de secouer la torpeur ambiante, a décidé de créer un événement insolite à l’occasion de la semaine de la science et du goût qui vient de se dérouler çà et là.

Carte blanche fut ainsi donnée à un voisin, Jean-Luc Danneyrolles créateur bien connu du « Potager d’un curieux », champion de la biodiversité, jardinier à Saignon (Vaucluse) d’où il diffuse une grande variété de graines potagères soigneusement choisies.

Succédant à un public scolaire, les visiteurs purent admirer ce soir-là une installation de plus de deux-cent variétés de tomates, courges, poivrons, piments, maïs, aubergines. En une présentation digne d’Arcimboldo, les légumes faisaient entrer la vie vivante intemporelle au musée. Il ne s’agissait pas d’une immense nature morte, mais bien plutôt, ainsi que disent les anglo-saxons, d’une vie silencieuse et immobile (still life) exposée aux regards surpris et attentifs.

Un commentaire à bâtons rompus, simple et tranquille, permit à l’auditoire de connaître les origines lointaines, souvent exotiques, des variétés présentées peu à peu implantées sous nos latitudes. Les aliments du quotidien ont une histoire, souvent occultée, donc à rappeler (tomates, maïs,  pommes de terre, riz, avocats, café, chocolat, épices pintades...).

Des échanges se développèrent autour de la biodiversité, des arnaques du commerce « bio », des échanges de graines, du brevetage insensé du vivant, de l’indomptable fragilité de la nature, etc. 

 Parmi les mots prononcés :

- Tomates anciennes

- Contemporain

- Art

Aujourd’hui les tomates dites anciennes sont contemporaines des magasins bio, qui les vendent très cher en abusant le client (arnaque sur les « cœur de bœuf » qui n’en sont pas). Parler de tomates anciennes n’a aucun sens. Nous devrions plutôt parler de variétés traditionnelles à redécouvrir face à l’industrialisation de l’agro-alimentaire.

Le contemporain ne peut véritablement exister sans référence à la mémoire de l’ancien. Tel qu’utilisé aujourd’hui, contemporain est un concept trompeur permettant d’effacer le passé au profit d’une innovation factice, propice à des jongleries financières fondées sur des abus de langage.

L’art est un regard sur la vie. Ce qui aide à vivre, ce qui dit le monde, ce qui révèle nos modes de relation à l’existant et nos fantasmes.

Des légumes au Musée, une autre façon d’approcher le monde et de poser la réflexion sur ce que nous sommes en train de devenir.

 Le lendemain, au jardin Potager, chez  lui, Jean-Luc Danneyrolles tint table ouverte comme il le fait souvent. Repas à participation libre, suivi d’une rencontre avec deux chercheurs : Christophe Bonneuil, historien chargé de recherches au CNRS, spécialiste de l’anthropocène, et Isabelle Goldringer, généticienne à l’INRA, où elle travaille notamment sur les céréales.

Assistance mélangée, aussi nombreuse qu’attentive.

Il se pourrait que l’anthropocène - époque de l'histoire de la Terre qui a débuté lorsque les activités humaines ont commencé à avoir un impact global significatif sur l'écosystème terrestre – ait démarré avec Christophe Colomb.

Les découvertes d’alors ont quasi immédiatement entrainé l’appropriation violente de ressources nouvelles à exploiter, considérées comme mises à la disposition de l’humanité par la volonté divine. Inégalement réparties sur le globe, il était tout à fait normal que les humains les plus valeureux et les plus avancés, l’Occident Chrétien, se les accapare. 

Au départ, la planète fut imaginée comme un utérus où se développent sans cesse des ressources disponibles. Un stock inépuisable en quelque sorte dont il convenait de s’assurer la possession. Le colonialisme trouvait une de ses justifications principales.

Commença alors le transfert des ressources là où on en avait le plus besoin pour dominer le monde (minerais, métaux et bois précieux...). Vint rapidement ensuite l’intensification sur place des cultures les plus rentables pour les puissances colonisatrices (canne à sucre, coton...).

 A partir du 19e siècle la spécialisation industrielle illustrée par le taylorisme diffuse la notion de standardisation à grande échelle. Par voie de conséquence, pour produire indéfiniment la même chose sans imprévus nuisibles, il devint nécessaire de sélectionner et spécialiser le vivant. Aussi bien les ouvriers travaillant à la chaine que les graines et les espèces.

 La volonté d’uniformiser induit le rejet de l’imprévu, et surtout de l’imprévisible. Nous sommes dès lors à l’acmé de l’ânerie cartésienne du devenir « maître et possesseur de la Nature » (Discours de la Méthode). Nous débouchons tout naturellement sur l’inadmissible brevetage du vivant, si cher aux multinationales de l’agroalimentaire.

Aujourd’hui s’amorce une résistance à la standardisation, une volonté de retour à la biodiversité. Des réseaux de semenciers, de cultivateurs pratiquant les techniques alternatives (permaculture etc.), refusent l’industrialisation à marches forcées dont ils constatent les méfaits sur l’environnement naturel et la qualité des produits agricoles.

La prise de conscience de l’épuisement des stocks, donc de la nécessité de faire autrement, de composer avec le vivant et les variables climatiques, progresse non seulement chez les chercheurs spécialisés, mais aussi dans le monde agricole et même le grand public.

Est-il encore temps ? Les verrous  sauteront-ils ?

De telles rencontres démontrent que les enjeux sont tels que le débat politique ne peut plus être différé. Il s’agit de traiter les questions sur le fond comme nous y invite Jean-Luc Danneyrolles et ses semblables, et non pas de se laisser berner par de pseudo Conférences ou Etats Généraux, simple objets de communication.

Nous sommes tous concernés.

La politique commence avec les décisions d’achat au quotidien.

 

 

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