Comment en sommes-nous arrivés là ?

Face au bouleversement des équilibres du système Terre et à ses conséquences sans doute irréversibles, une question se pose : Comment en sommes-nous arrivés là ? Vitupérer, déplorer, clabauder, ne sauraient suffire. Essayons dès lors d’amorcer une exploration des processus pour tenter de comprendre et éclairer notre lanterne.

Déplorer, contester, chercher et... trouver des boucs émissaires, certes.

Mais au-delà de cela la question se pose de chercher à comprendre comment ont pu se développer des espaces de vacuité mentale aboutissant à une inconscience politique aussi universelle ? Cela en dépit de mises en garde solennelles répétées de période en période, depuis plus de deux siècles. Comment l’homme a-t-il pu laisser altérer et détruire son habitat jusqu’au stade probablement irréversible où nous sommes rendus ?

Même si cela ne permet pas de revenir à la case départ, faire effort de compréhension, donc de lucidité, devrait n’être pas tout à fait vain. De faibles marges de manœuvre existent peut-être encore.

Tentons quelques jalons ; nécessaires, mais à coup sûr insuffisants.

 

I - L’exercice de l’ignorance

L’ignorance n’est pas qu’une absence de connaissance. Elle est souvent fabriquée et entretenue grâce au rôle important qu’elle joue dans toute stratégie de pouvoir, public ou privé. Les ignorants sont autant de contestataires potentiels en moins, il est donc important d’assurer la permanence de cette précieuse espèce.

L’inconnaissance est évidemment le fruit d’actions de désinformation ou de censure, des inoculations répétitives. Les techniques de communication et le lobbying sont ses fers de lance les plus aiguisés.

La décrédibilisation du savoir scientifique ou culturel par des Etats, des fondations ou des groupes de pression, est monnaie courante. L’industrie du tabac, celles de l’amiante, de la chimie industrielle, les laboratoires pharmaceutiques, la recherche biologique, le réchauffement climatique, représentent des terrains de jeu privilégiés pour la fabrication intensive de l’ignorance et son exportation tous azimuts. Rétention d’informations, compte-rendus d’analyse et statistiques truqués, corruptions, matraquage publicitaire...

Les exemples abondent de Monsanto à la septuple vaccination obligatoire, sans oublier la promotion officielle de la farce tragique du fétichisme de l’Art dit Contemporain.

Ça marche, l’électroencéphalogramme aplati évite les migraines.

 

II - Les remarques et mises en garde

Elles ne datent pas d’hier. Fin du XVIIIe siècle, Buffon note pour s’en réjouir, que la Terre entière porte la marque de l’empreinte de l’homme, tandis que Linné considère que tout élément de la nature possède une fonction. Pour lui, toucher à l’une d’entre elles risque d’entraîner de graves conséquences. A la même époque, Lavoisier estime que des relations chimiques lient chacun des domaines du vivant : règnes végétal, animal, minéral, et humain.

A l’orée du XIXe, Chaptal à la fois savant et homme politique à l’origine des sites classés, souhaite ménager les ressources en charbon, estimées très réduites. Plus avant dans le siècle, Pasteur découvre l’existence de germes transmissibles, il insiste par-là sur le principe de causalité.

Plus près de nous, René Dumont, ingénieur agronome, universitaire, est un formidable lanceur d’alerte.

De nos jours des scientifiques de divers pays unissent leurs voix pour tirer de plus en plus fort la sonnette d’alarme, sans que le monde politique, se satisfaisant de conférences tapageuses et d’engagements sans suites véritables, paraisse vraiment ébranlé. Il est même parfois franchement hostile à toute mesure contraignante de sauvegarde.

 

III - Processus à l’œuvre

 

Au XVIIIe siècle, les capacités des terres agricoles et des forêts freinent la croissance industrielle naissante. L’essor des forges et des verreries, grandes consommatrices de bois, s’exerce au détriment des besoins en combustible des villes et villages.

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, après deux siècles de recul des forêts (forts besoins de la Marine royale), apparaissent les premières craintes de dérèglement climatique dues à l’exploitation du charbon. Alors que la géologie prodigue l’image d’un sous-sol abondant, un député estime dès 1792 que le charbon ne peut être qu’une solution temporaire en raison du risque d’épuisement des gisements. Mais, le charbon offrant la possibilité de stocker l’énergie pour l’employer au moment voulu quelles que soient les conditions climatiques, le temps continu du capitalisme industriel s’impose rapidement. Ainsi la géologie instille l’idée d’une croissance sans fin.

Les prémices de la société de consommation sont posées.

Bien que des scientifiques anglais signalent dès 1832 que les machines à vapeur libèrent beaucoup de CO2 et autres gaz nocifs, l’Economie politique naissante justifie la croissance, faisant l’apologie de la force mécanique. De son côté l’Hygiénisme, préoccupation récente, vante le marché libre du travail, source de prospérité et moyen efficace de lutte contre la crasse.

Ainsi se met en place l’idéologie de la consommation, qu’il faut encourager pour écouler les produits manufacturés de plus en plus abondants.

Remarquons qu’en 1810 un décret est promulgué concernant les industries à risques. Celles-ci doivent verser des indemnités pour compenser la pollution qu’elles provoquent. Dès lors, l’environnement devient objet de transactions financières ; la financiarisation du monde s’avance !

A la fin du XIXe siècle, les théoriciens érigent l’économie comme un objet distinct des phénomènes naturels. La création de l'illusion d’un second monde extérieur à la nature est en bonne voie. Les techniques de communication accélèrent les flux, dès 1860 l’information financière se globalise. Le système des prix et des marchés fabrique une économie objet homogène, fermé sur lui-même, sur lequel il devient possible d’agir scientifiquement.

A partir des années 1930, la croissance correspond à une intensification des relations monétaires. L’hypothèse d’une économie entièrement marchande entraine l’idée d’une croissance indéfinie.

Vers les années 1970, les problèmes environnementaux sont assimilés à des lacunes des marchés ; donner un prix à la Nature permet d’apporter les corrections voulues.

Les taxes financières et les quotas (pêches) doivent concilier environnement et croissance. Assimilée à un capital originel, la Nature devient compatible avec la gestion d’un capital financier. Du XIXe au XXIe siècle s’installe et se développe la pseudo invention d’un mode de régulation des environnements par la compensation (principe du pollueur-payeur).

Or, ce principe né au XIXe siècle n’a fait que légitimer la dégradation des environnements : les tâches dangereuses sont réservées aux populations les plus démunies ; la production, la pollution, et le stockage des déchets les plus dangereux, sont concentrés dans des localités ou des contrées pauvres et démunies de ressources. Les écarts s’accroissent.

Le cynisme et l’inconscience se portent bien.

L’accumulation du capital a engendré une seconde nature faite de béton, d’acier, de forages, de centrales énergétiques, de porte-conteneurs extrêmement polluants, de places financières, de zones commerciales tueuses de nature... partout dans le monde.

La prospérité des pays riches repose sur l’accaparement des ressources mondiales, donc le sous-développement des pays pauvres mis en coupe réglée. La globalisation creuse les écarts économiques et engendre des flux de populations non maitrisables.

 

A coup sûr, demain sera un autre jour.

Considérable l’exercice de l’ignorance. Il permet désormais d’imaginer possible le franchissement sans retour de la ligne d’horizon.

La question politique fondamentale est certainement celle de la reprise du pouvoir sur les institutions responsables de la déstabilisation du système Terre.

 

(cet article s’inspire du livre de C. Bonneuil & J-B. Fressoz : L’évènement Anthropocène – Points, Ed. du Seuil)

 

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