Pudibonderie sémantique

 

« Je trouve intéressante la distinction que l'on veut établir entre les migrants  économiques, à savoir ceux dont la pauvreté tient à la pauvreté physique du pays dont ils sont issus, et ceux dont la pauvreté est générée par une organisation déplorable », m’écrit un correspondant toujours prompt à commenter l’actualité.

Il apparait en effet depuis peu qu’un souci majeur se fait jour chez les analystes témoins du fait quotidien : alors que l’afflux de personnes fuyant leur pays d’origine, en quête de sécurité, donne lieu à de véritables scènes d’horreur aux marges de l’Europe, une préoccupation sémantique revêt tout à coup une importance de première grandeur. Comment nommer et distinguer ces infortunés ? Migrants, réfugiés (politiques ou économiques),  clandestins ?

Face à une situation dépassant les capacités de réaction des gouvernements européens, face à l’impuissance généralisée, débattre du mot le plus convenable pour désigner et répertorier les malheureux en perdition est évidemment un bon moyen pour gagner du temps, minorer l’atrocité des situations, et dégager notre responsabilité. Bel exemple de déni.

Il est évidemment plus intéressant de distinguer les uns des autres que de mettre en œuvre des mesures d’urgence pour leur porter assistance.

Le journal Libération titrait le 28 août : « Migrants et réfugiés : des mots aux frontières bien définies. » Ainsi savoir nommer permettrait d’avancer vers la résolution de la question. Puérile naïveté offensante, ou cynisme effronté.

Les frontières ne sont pas que lexicales...

Cette confortable confusion marque le recul terrifiant de la conception que nous nous faisons aujourd’hui de l’importance des droits élémentaires propres à tout être humain. Nous sommes loin, bien loin, de ce que nos ancêtres nous ont inculqué.

La préoccupation langagière éloigne, et redouble l’étrangeté des personnes en cause. Migrant n’est pas immigrant, c’est-à-dire destiné à s’établir en un nouveau lieu de résidence. Migrant signifie l’errance à jamais, aucun espoir de stabilisation n’est envisageable. Dès lors, la réponse la plus forte à leur opposer n’est que l’érection de barrières de plus en plus sophistiquées, car, bien entendu, aborder le traitement des causes du phénomène n’est nullement de notre ressort.

Piteux, pitoyable, misérable !

Quant aux réfugiés, qu’ils soient politiques (les plus dangereux, sans doute) ou économiques (les plus encombrants, à coup sûr), souvenons-nous du sort qui fut réservé à leurs aînés en provenance d’Espagne dans les années 36-39 du siècle précédent. Des camps d’internement attendirent rapidement ceux que l’on assimilait à des délinquants, alors qu’ils fuyaient la dictature et la guerre.

Sic transit gloria mundi.

Ainsi, il ne s’agit plus dans bien des cas que de querelles d’apothicaires, tandis que Néron s’autorise à déclamer alors que Rome brûle, et que le Premier Ministre, toujours martial et déterminé, depuis la tribune de La Rochelle appelle à accueillir en France les migrants qui « fuient la guerre, les persécutions, la torture, les oppressions (...) Chaque demande d’asile doit être examinée, rapidement », a-t-il ajouté. Les migrants « doivent être traités dignement, abrités, soignés », a-t-il poursuivi. « Notre devoir, c’est de trouver des réponses durables, fondées sur des valeurs : humanité, responsabilité, fermeté. » (Le Monde 30/08/2015)  Puissent ces belles résolutions trouver un écho... au sein du gouvernement !

 

 

 

 

 

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