XVI. LA PISTE PERDUE A SAINT LAZARE

 LE 26 JUIN 1964 ETIENNE BIJON TEMOIGNAIT AVOIR PROBABLEMENT VU LUC TARON ET SON POSSIBLE RAVISSEUR METRO SAINT LAZARE LE SOIR MEME DE SON ASSASSINAT. L'ENFANT FUGUEUR HABITAIT LE QUARTIER DE LA GARE! ET PUIS, PLUS RIEN OU PRESQUE

 

Ce 30 juin 1964, au siège du SRPJ, de la rue du Faubourg Saint-honoré arrive un homme à 16H30. Il s’appelle d'Etienne Bijon. Il a 30 ans (il né le 25 juin 1934 à Relizane, Algérie). Ce chômeur habitant au 15 de la rue Baudoin à Paris (13ème) affirme avoir des «choses importantes à dire au sujet de l’affaire dont tous les journaux parlent».
Cela fait, en effet, plus d‘un mois que l‘on trouvé dans le bois de Verrières le cadavre du petit Luc Taron, 11 ans, assassiné et alors que l’enquête piétine, celui qui s’est baptisé « l’Etrangleur » continue d’expédier des lettres cyniques ou vengeresses, s’accusant du meurtre, tant aux parents de la victime qu’aux journaux et radios et à la police, y compris à son Préfet Papon et à son ministre (de l’Intérieur) Roger Frey (x)
Mr Bijon, rapidement reçu par les OP (officiers de police) André Mawart et André Juif, déclare:
"Le mardi 26 juin 1964, à 18H05 exactement, je suis descendu à la gare Saint Lazare du métro venant de la direction "Porte des Lilas". Je suis formel sur l'heure, étant donné que je voulais prendre le train de 18H10 en direction de Nanterre.
En descendant du métro, j'ai gagné la sortie située au rez-de-chaussée de la gare Saint Lazare, en empruntant la rotonde côté "Rome". Comme je m'apprêtais à gagner cette rotonde, j'ai aperçu, à une douzaine de mètres devant moi, un homme que, de dos, j'ai cru reconnaître comme étant un ex-collègue de travail, alors que j'étais employé à la Compagnie d'Assurance "Le Phénix". J'ai pressé le pas pour le rattraper et je l'ai rejoint à quelques mètres des marches qui donnent accès à la rotonde. Arrivé à sa hauteur, je me suis rendu compte que cet homme n'était pas celui que j'avais pensé; en même temps, j'ai remarqué qu'il donnait la main droite à un enfant paraissant âgé de 10 ou 11 ans. À cet instant précis, l'enfant disait à l'homme: "C'est ma mère qui va être heureuse" ou "C'est ma mère qui va être surprise". Je ne saurais préciser lequel des deux mots "heureuse" ou "surprise" l'enfant a employé. L'homme s'est contenté de répondre par un "hum" approbateur.
Voulant m'assurer que cet homme n'étais pas celui que j'avais cru reconnaître, je me suis retourné: cet individu paraissait âgé de 35 à 38 ans; il avait une taille de 1m70 environ, était de corpulence moyenne et d'apparence sportive. Son visage était ovale, entièrement rasé avec le teint hâlé, ses cheveux étaient noirs, coiffés à plat avec une raie sur la droite. Ils étaient peu abondants et le front était largement dégagé. Ses yeux étaient de couleur sombre, ses sourcils réguliers et peu épais; le nez était droit avec une base assez fine. Je n'ai rien remarqué d'autre quant au reste du visage. Il était vêtu d'un costume de couleur bleu-nuit dont la veste, droite, boutonnée à un bouton, laissait apparaître un polo de couleur gris-fer. Je n'ai pas remarqué ses chaussures. D'apparence générale, cet homme était plutôt du type latin. Son physique donnait l'impression d'une personne qui revient de vacances, ou d'un pays chaud. J'ai également remarqué que l'homme tenait sur le bras gauche, replié, un vêtement d'enfant en velours marron, vêtement que, au col qui était apparent, j'ai identifié comme étant un blouson.
J'ajoute que la tenue de cet homme était soignée mais sans plus.
Quant à l'enfant, il m'est difficile d'indiquer, même approximativement, sa taille; je crois pouvoir dire que le sommet de sa tête arrivait bien au-dessus du niveau du coude de l'individu qui le tenait par la main. Il avait un visage poupon, les cheveux de couleur châtain, plutôt courts mais abondants. J'ai également remarqué qu'il avait de grands yeux et des oreilles légèrement décollées. Il était vêtu d'un polo de couleur bleu-roi et d'une culotte courte dont je n'ai pas distingué la teinte mais qui était de couleur plus claire que le polo (peut-être beige ou gris). Je n'ai pas prêté attention à ses chaussures. Je n'ai rien vu d'autres dans les mains de l'homme ou de l'enfant, mis à part le blouson dont j'ai parlé.
L'homme et l'enfant marchaient normalement, sans précipitation apparente; l'enfant semblait accompagner l'homme en toute confiance, sans aucune réticence. En raison des divers couloirs d'accès de correspondance qui existent à cet endroit, il ne m'a pas été possible de déterminer avec exactitude de quelle direction l'homme et l'enfant venaient et l'endroit vers lequel ils se dirigeaient.
Le lendemain, le 27 mai au soir, alors que ma femme et moi étions couchés, mon attention a été attirée par un article de presse que mon épouse lisait. Cet article relatait la découverte du cadavre du jeune Luc Taron, enfant dont une photographie était reproduite. Presque aussitôt, j'ai été frappé par la ressemblance existant entre cette photographie et le visage de l'enfant que j'avais vu la veille dans le couloir du métro. J'ai alors lu l'article de presse et j'ai ainsi acquis la quasi certitude que l'enfant que j'avais vu était bien Luc Taron. J'ai aussitôt fait part à mon épouse de cette impression. Ma femme m'a déconseillé de m'occuper de cette affaire et je n'ai pas voulu la contrarier en raison de son état de santé: en effet, elle était en état de grossesse (elle a accouché le 17 juin dernier). Maintenant qu'elle est remise de ses couches, elle s'est trouvée d'accord pour que je me manifeste auprès de vous, ce que je viens de faire aujourd'hui.
Je serais parfaitement capable de reconnaître l'individu dont je vous ai parlé s'il m'était présenté" . Etienne Bijon, à 18 h 00, signe, sous serment, sa déposition

Peu après, son épouse qui l’accompagne, Ginette Bijon (née Aucler, le 18 avril 1934 à Paris 14ème), témoigne également auprès l'OP Marcel Marger et de l'inspecteur Roger Balestie. Cela donne:
"Il y a environ un mois, à une date que je ne saurais préciser, mon mari est rentré de son travail avec le journal France-Soir ainsi qu'il le fait chaque jour. Cette édition relatait des faits concernant l'enlèvement et le meurtre d'un enfant (le fils Taron). Une photographie de la victime figurait en première page. Mon mari a alors attiré mon attention sur le fait qu'il croyait reconnaître, comme étant représenté sur cette photographie, un enfant qu'il avait vu en compagnie d'un homme aux abords de la gare Saint Lazare, le soir même de la disparition de la victime.
Mon mari m'a alors précisé que tout d'abord, il avait cru reconnaître l'un de ses amis, Jacques Bouclet, et qu'il s'était approché de lui afin de le saluer. Il avait alors été très surpris de constater qu'il ne s'agissait nullement de son ami Jacques, mais d'un homme inconnu de lui. Il s'agissait là d'une méprise due, selon mon mari, à une ressemblance (assez approximative) entre Jacques et l'inconnu qui se trouvait en compagnie de l'enfant. Mon mari m'a alors précisé qu'il ignorait l'heure de la rencontre, il m'a simplement déclaré qu'il rentrait de son travail, je crois me souvenir que mon mari avait ajouté que l'homme qu'il avait rencontré avait les cheveux plus bruns que ceux de Jacques (ce dernier est châtain clair), mais que la taille et la corpulence étaient sensiblement identiques.
Je dois dire que j'ai particulièrement insisté pour que mon mari ne relate pas ces faits car, en très mauvaise santé, je devais entrer à l'hôpital pour accoucher; nous avions de gros soucis familiaux, et mon mari devait se tenir constamment à mes côtés. Je ne peux vous en dire davantage »Sous serment, Mme Bijon signe sa déposition à 19H00.
Etienne et Ginette s’en vont…

Pour bien saisir l’importance de ce double témoignage, le lecteur doit savoir que les Taron (Luc et ses parents, Yves et Suzanne) habitaient rue de Naples, exactement au 18. C’est-à-dire dans le quartier Europe, situé à cinq minutes à pied de la gare Saint Lazare. Et que, la veille de la macabre découverte de Verrières, à 18 h 05, comme l’indique Etienne Bijon, Luc s’était déjà, selon ses parents et sa tante paternelle, «évadé» du domicile familial, pour une énième fugue.
Mais le lecteur se souvient que peu après la découverte du petit cadavre, un chien policier (x) nommé Blarno, avait découvert, dans le bois environnant, et reniflé avec insistance une carte hebdomadaire de métro, comme il en existait alors, délivrée station Saint Lazare et poinçonnée seulement lundi et mardi, veille et avant-veille du drame !
Il se rapelle également des deux jeunes cultivateurs, les époux Lelarge, qui avaient, pratiquement au moment de la découverte du corps, vu surgir du bois, et à quelques mètres d’où reposait le cadavre, un homme dont leur description correspond à celle livrée par les Bijon, ce 26 juin 64, un mois plus tard.
Le témoignage des Bijon ne surprenait pas trop les policiers. En effet, ces derniers venaient d’être avertis de leur futur «passage» par la fameuse « Mme Détective » (Anne-Marie Albert-Labro), détective privée et collaboratrice (consultante en fait) du quotidien «people» « Paris-Jour » pour l’Affaire, et à qui ils avaient écrit et qui leur conseilla d’en « parler à la vraie police », ce qui fut fait. On sait (x) qu’à la différence de nombreux autres échotiers cette « Mme Détective » doutait singulièrement de la culpabilité de « l’Etrangleur » dans le meurtre du gamin.
Pourtant, «Mme Détective » ne profita pas de son avantage et n’évoqua pas l’épisode Bijon dans son journal.
Curieusement, quelques jours plus tard, dans son édition du 5 juillet 1964, révélant l’arrestation de l’Etrangleur, le «Journal du Dimanche» déjà très bien informé, évoquait à la fin d’un des cinq articles consacrés à l’Evénement: « Mais les policiers tiennent en réserve un argument qui leur permettra de faire la preuve définitive que Lucien Léger est ou n’est pas l’assassin. Ils ont, en effet, recueilli le témoignage resté jusqu’ici rigoureusement secret d’un homme qui se trouvait le 26 mai au soir, jour de la disparition de Luc dans la salle des Pas perdues de la gare Saint-Lazare ». Bijon, non nommé, y livrait son témoignage, lu plus haut, et le « JDD » concluait: « Le témoin, dont l’identité n’a pas été révélée, sera très certainement confronté très prochainement avec Lucien Léger. On saura alors si ce dernier est seulement un fou ou si c’est aussi un assassin ».
Cette importante confrontation n’a jamais eu lieu. Et Lucien Léger passa près de 42 ans en prison.
Cependant, la police qui en cette fin juin 64, avait déjà enregistré la possibilité de près de 200 pseudo-suspectes prit ce témoignage suffisamment au sérieux. Au point de concocter un portrait -robot à partir des descriptions d’Etienne et Ginette Bijon. Mais ce portrait ne fut jamais popularisé. Aussi nous le publions dans notre livre (x).
Mais, dans une note (hebdomadaire) adressée à la Direction générale de la Sureté National, datée du 4 juillet 1964 (Léger fut arrêté le lendemain): on lit notamment: « Il (E. Bijon) se serait décidé à se confier, et uniquement à Mme Labro que pour soulager sa conscience et par crainte des difficultés qu’il pensait avoir, avec la police, en raison du retard apporté à témoigner (…)Il n’est donc pas exclu que M. Bijon qui parait de bonne foi se trompe quant à l’enfant qu’il dit avoir vu à 18 h 50 (sic) et que, par conséquent, le signalement qu’il donne de l’individu qui l’accompagnait soit différent de celui du ravisseur du jeune Taron »
Si ce ne fut la seule, notons immédiatement l’erreur sur l’horaire. Bijon est très précis, il croise les supposés Luc Taron et son ravisseur à 18 h 05 (cause de train à prendre) et pas du tout à 18 h 50.
Enfin, le petit Christophe Galtier, interrogé dès le début de l’affaire, a affirmé avoir vu Luc, son camarade de classe, à 17 h 45 (ce même 26 mai 64) courir dans la rue de Naples, en direction de la gare Saint Lazare !

Hélas, nous n’avons pu retrouver Etienne Bijon et Ginette Bijon/Aucler (pas plus que les Lelarge qui témoignèrent lors du procès Léger de mai 1966). Ils auraient aujourd’hui 80 ans. Leur enfant, peut être ou probablement nommé Bijon, né à l’époque du drame, aurait 50 ans….
Si par hasard… Leur contribution peut s’avérer décisive…

A suivre….Peut être….Mais un peu plus tard….

(x).Jean Louis IVANI, Stéphane TROPLAIN. Le voleur de crimes. L’affaire Léger. Editions du Ravin Bleu. 2012.
Lire les 15 précédents épisodes du « Roman de l’Etrangleur », dans le blog «Bande à part» de Jean Louis IVANI.

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