LA NUIT DES CHASSEURS. A propos du film "Mange tes morts" de Jean-Charles Hue

 

They Drive by Night
(titre d’un film de Raoul Walsh)

Et si le picaresque Fred Dorkel de «Mange tes morts» de Jean-Charles Hue, n’était que l’écho du Roy Earle de «High Sierra» («La grande évasion», 1941) de Raoul Walsh ?
Et si, aujourd’hui, le département français de l’Oise, cette nouvelle mise au ban -ni campagne, ni ville- émergeant de la crise n’était rien d’autre que ce Nevada, montagneux et ombragé où l’on pouvait encore errer tout en cherchant sa perte ?
Fred (Dorkel) apparaît à son petit frère Jason, par surprise, au bout de quelques têtes à queue pétaradants, en pleine lumière d’été, en contre plongée. Et la première partie du film se déroule en plaine rase, éclairée par l’incandescent soleil. Les camps des «Gitans» loin de tout, de tous. Loin des clichés malfaisants et vallsiens sur les «roms», mais également d’un certain exotisme fraternel à la Tony Gatlif, ou, bienveillant selon la poésie d’avant guerre. La seconde partie traverse les ténèbres nocturnes. Les gadjos apparaissent peu (gardiens de déchèterie de ferraille, employés de fast food) et les Schmidt (policiers) ne sont que des ombres. Tels des indiens derrière des rochers, des longs couteaux dans leur fort. Ou, comme les flics et Gmen dans « High Sierra ».
Fred ses frères et cousin déambulent sur les voies express de Picardie, cherchant la route de Creil, et l’endroit du braquo, un gros « chourave» (vol) de cuivre. Mais Fred, après 15 ans de prison, lui, est en quête de son passé. L’arbre de son premier crime, un bistrot de nuit, plus accueillant que d‘autres. Mais plus rien. Si juste avant le final aussi romantique que flamboyant.
Fred Dorkel est sans doute un héros bien plus walshien, que ne le fût Humphrey Bogart, trop subtil, cérébral et distancié, plus proche de Huston et Hawks. Fred est l’équivalent de James Gagney. Il est d’ailleurs ultra jouissif d’écrire ce billet tout en re-visionnant (TCM) « White Heat»( « L’enfer est à lui »1949) de Walsh, avec Cagney.
Fred en fait n’est qu’un obsédé de la Liberté. Il fuit la société. « J’encule la société » répète-il à sa daronne (mère)en la couvrant de baisers et en lui promettant « plein de viande pour manger » pour elle et ses frères.
Fred, un flingue à la main n’est pas un tueur, il le hurle aux flics cachés derrière leurs armes et sunlights. Il n’est qu’un chouraveur. Et surtout, un Chasseur, à la différence des gadjos et d’autres gitans, membres de sa famille, qui ont choisi le travail, la religion et une quasi sédentarisation.
Tel Roy Earle et Cody Jarrett (« White heat » Fred n’est lui-même vers l’ailleurs. « La solitude des grands espaces» selon la formule de Jacques Lourcelles. Là, sur la route à 200 à l’heure avec sa BMW Alpina récupérée, il va vers la mort, après avoir sauvé les siens.. « Un beau jour pour mourir » disait son daron (père), lui aussi « échappé » par la grand route.
Mange tes morts, plus qu’un road movie, ou un thriller, ou un western périurbain est un authentique Film Noir. L’un des plus beaux du cinéma français depuis ceux de Jacques Becker (« Touchez pas au Grisbi », « Le Trou ») et Jean-Pierre Melville (« Bob le flambeur », « Le Deuxième souffle »)
A la fin le soleil irradiant revient. Jason en blanc, est plongé dans l’eau clairs. Baptisé. Les derniers gitans chantent et prient à leur façon. Fred est parti. Vive Frédéric Dorkel ! Bravo à Jean-Charles Hue, cinéaste walshien, qui filme les gens selon leurs rêves et leurs possibilités.

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