IL Y A 70 ANS, LES ENFANTS DU PARADIS

Il y a 70 ans…..
Le 9 mars au Palais de Chaillot de Paris, puis, quelques jours plus dans les cinémas Madeleine et Colisée « sortait » « Les Enfants du Paradis » de Marcel Carné et Jacques Prévert.

ENFER ET REDEMPTION

« Ces Enfants du Paradis qui tous finiront en Enfer, car tous sont plus ou moins maudits » Henri Jeanson (Le Canard Enchaîné. 18 avril 1945)

« Le chef d’œuvre de Marcel Carné, le chef d’œuvre de Jacques Préver..;La qualité de cette œuvre sert la grandeur et la puissance de notre pays, notre propagande en un mot. Notre prestige est engagé dans sa réussite »;Georges Sadoul. Les Lettres Françaises. 17 mars 1945)

Ce 9 mars 1945, le Printemps s’annonçait dans une France en ruine et deuil. Cette sorte de monde clos et néanmoins dédié au spectacle, conté selon un quasi respect de l’unité de lieu, entre une levée et une baisse d’un rideau de théâtre, à traversé le temps et les modes, après avoir fait œuvre de rédemption collective pour ceux qui sortaient, tout juste, de la guerre, de l’Occupation et du régime de Vichy.
Que dire encore de ces «Enfants du Paradis» classés plus grand film de l’histoire, selon 822 critiques et historiens réunis en 1995 pour célébrer les 100 ans du cinéma ?
Parmi des centaines, toutes plus évidentes les unes les autres, trois réflexions, issues d’un énième visionnage et de quelques lectures:

I. L’ACTEUR EN AUTEUR
« Le plus beau cadeau fait à une actrice. On comprend que j’ai de l’amour pour Jacques Prévert. Quelle comédienne a eu un plus jolie rôle: Garance….A propos, j’étais en taule quand Les Enfants virent le jour » Arletty (La Défense. Autoportrait. Table Ronde. 1971)

En fait, «Les Enfants du Paradis» s’acharnent à retracer la destiné d’une certaine Léonie Bathiat, dite Arletty, née en 1898 à Courbevoie, mais transposée dans le Paris, du Boulevard du Crime (Temple) et accessoirement à Belleville ou dans un Hôtel Particulier ou encore au Bain Turc, de 1820-1840, et resserrées en quelques sept années autour de 1825/1832. Mais rien n’est sûr, car le temps est immobile dans ce film. Comme Arletty cette Garance de Prévert qu’elle interprète est fille de blanchisseuse, a posé pour des peintres célèbres (Ingres pour Garance, Kisling, Matisse et Van Dongen pour Arletty) avant de débuter par de petits rôles au théâtre et dans des revues. Elles s’affirment, quoiqu’il arrive, libertaires et marginales. Quand l’une fréquente le poète assassin et anarchiste Lacenaire, l’autre ne cache pas son amitié pour Céline ou Prévert. Ce dernier sait très bien que son Arletty a répliqué, un jour, à un
soupirant: « C’est çà, je vais me taire et vous, vous allez parler tout seul. Et comme vous êtes ému, bouleversé, vous allez encore dire des banalités. Les diamants, les chevaux, la bricole et puis le harnais, la grand vie quoi ». Alors il le met dans la bouche de Garance à la face Montray. Il devine que bientôt aux gens du comité d’épuration de la Libération, Léonie Bathiat lancera : « Mon cœur est français, mais mon cul est international». D’ailleurs il fait de son personnage une « victime d’une erreur judiciaire ».
Et si Garance choisit (par dépit) la «protection » du riche et puissant Comte de Montray, Arletty vivra de 1941 à 43, sans se cacher, avec l’officier allemand Hans Jürgen Soehring. Aussi, elle est assignée à résidence au moment de la sortie (9/5/45) du film. Et puis, vers où s’en va Garance, en calèche, lorsque le rideau tombe ?
Autour d’Arletty/Garance gravitent trois « personnages historiques » du 19e siècle, l’acteur Frederick Lemaitre, le mime Debureau et le poète assassin Lacenaire. Chacun, mais à sa manière, est amoureux d’elle(s). Plus Montray, le « propriétaire » des plus belles femmes et des meilleurs chevaux de Paris. Pierre Brasseur joue -c’est bien mot- à être Frederick. Vieil ami de Prévert, celui qui se voulait poète triomphe depuis des années sur le « Boulevard » où son tempérament et sa faconde ravissent le public. Comme Lemaitre, Brasseur a de l’envergure et des talents de société. Il recherche les plaisirs et les excès jusqu’à se mettre en danger. Si bien que l’on se demande, s’il s’agit là d’un Frederick Lemaitre déplacé au milieu du 20e siècle, ou bien d’un Pierre Brasseur lâché aux «Funambules» et au «Grand Théâtre » au temps de la Restauration.
Jean Louis Barrault est le mime Debureau. Disciple d’Antonin Artaud, compagnon des surréalistes, ex membre du groupe Octobre, il travaille le mime depuis 1930, qu’il veut révolutionner. Il a offert à Carné/Prévert, le sujet de ces « Enfants du Paradis »: la triste vie et la gloire théâtrale de Jean-Gaspard-devenu Baptiste- Debureau. Son mentor Etienne Decroux, tient ici le rôle de son père qui le méprise mais qu’il va dépasser ! Comme Soehring, il est de dix ans plus jeune qu’Arletty.
Marcel Herrand interprète Lacenaire. Cet ancien électricien a fréquenté Cendrars, Gide et Max Jacob. Il a crée les «Mamelles de Tirésias» d’Apollinaire et les «Mariés de la Tour Eiffel » de Cocteau. Il succède à Georges Pitoëff à la direction du théâtre parisien des Mathurins où il monte les pièces de Camus, Sartre et Genet. A la ville, on connait son extrême complicité avec Arletty et avec la jeune Maria Casarès. Son homosexualité comme sa froide élégance, non seulement conviennent à ce personnage laefcadien, mais elles l’immortalisent et le figent dans sa mythologie. On ne peut plus évoquer ce poète assassin et dandy qui va fasciner Hugo, Stendhal, Breton et Foucault, sans évoquer (quitte à le contrarier) la haute figure de l’acteur. Et si dans les « Enfants… » Lacenaire jouait à être Herrand ?
L’historienne Michèle Lagny, constate, avec raison, que «les acteurs du film jouent des acteurs dans le film ».(Conférence. 18/04/2007). C’est, sans doute, encore mieux que ça: Dans «Les Enfants du Paradis» les personnages du film jouent des acteurs qui jouent dans le film.
Comme quoi il existe bel et bien une politique des acteurs au cinéma. Du moins chez Carné/Prévert.

A suivre....

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