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Billet de blog 9 sept. 2021

MON AMI L'ETRANGLEUR

LE 27 MAI 1964 ON TROUVAIT LE CADAVRE D’UN GAMIN DE 11 ANS DANS LE BOIS DE VERRIERES. DEBUTAIT L’AFFAIRE LEGER, DITE DE L’ETRANGLEUR. OU COMMENT ON A FABRIQUE UN COUPABLE ET INVENTE LE "20 H 00"

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 J’ai bien connu l’Etrangleur. Celui qui passa 15 065 jours en prison pour un crime qu’il n’a pas commis mais dont il s’était accusé, par lettres et appels téléphoniques. Le dimanche 5 juillet 1964, j’ai rencontré, celui qui attendit 41 ans et trois mois sa libération, . J’avais 17 ans. Lui, 10 de plus. Il était à peine plus de 8 H 00 du soir. Devant la télé, j’attendais des nouvelles et des images du Tour. Julio Jiménez venait de l’emporter en Andorre. Jacques Anquetil, malgré Raymond Poulidor, s’apprêtait à empocher une cinquième victoire, dans ce qui restera la plus pathétique Grande Boucle de la Légende du Cycle.
C’est alors…qu’il me souri, qu'il me fixa. Debout. Goguenard et néanmoins triste. Les bras ballants terminés de mains menottées devant, comme d'usage à l'époque. De maigres joues creusées par une barbe de 48 H 00. Un pull informe. Je lisais alors «Lumière d’août» de Faulkner. Encadré par deux flics fiers et joviaux dont l’un tenait une clope très entamée entre le major et l’index, il semblait me parler. Mais que me disait-il ? Il n’y avait pas de son direct. Une caméra seulement, et c'était bien assez.
J’ai vu qu’il plaisantait avec ses gardes du corps. 42 ou 43 ans plus tard, il me confira que ces fonctionnaires de police le remerciaient pour les autographes qu’ils venait de leur accorder
La tonitruante voix off de Frédéric Pottecher me dressait le portrait du Fou dans cette Nef: Ce Lucien Léger, un infirmier psychiatrique de 27 ans, vient d’avouer. Il a, de ces mains là (sur mon écran: gros plan des mains en question) le 27 mai dernier, assassiné, pour rien, Luc Taron, 11 ans (photo d’un gamin souriant) dans le bois de Verrières en Seine-et-Oise. Depuis ce jour, cet individu paranoïaque, mégalomane et solitaire qui se pique de musique, poésie (photo de Léger, avec nœud papillon, sur une pochette de disque), et dessin (des mains policières feuillette un recueil) a expédié des dizaines de messages tant aux pauvres parents de la petite victime qu’aux policiers ou à des journalistes pour se vanter d’un tel crime en signant l’Etrangleur et, le plus terrible de tout, en y ajoutant des précisions sordides !
Disparition du Byron Bunch ("Lumière d'août"). Apparition, derrière un micro tendu, de deux autres flics, plus âgés et plus sérieux que les précédents. Une question: « Comment cet homme, qui était un peu un maniaque de la publicité, qui recherchait par tous les moyens la Une de tous les journaux, des radios et des télévisions, a réagi, une fois avoir avoué: « C’est moi l’Etrangleur »
Réponse du policier (le commissaire Bacou) regardant ailleurs: « Il s’est effondré. Il a pleuré…. (temps mort) J’ai eu l’impression très nette qu’il s’est senti libéré » 
Puis les voisins de l’Hôtel du tueur d’enfant. Ils croient à une blague, à la dernière farce de « La Caméra Invisible ». Une femme croit qu'ellepeut gagner quelque chose en répondant aux questions. Puis les parents de l’enfant:
Elle, brune, distante, tailleur et lunettes noires. Lui, détendu, la clope au bec. Il souhaite la mort de ce Lucien Léger.
Puis le « Direct »: Dans la cour du siège du SRPJ (Service régional de la police judicaire, alors au 127, rue du Fg Saint Honoré. Des caméras enclenchées, des torches d’éclairage allumée, une lumière blanchâtre. L’assassin malingre réapparaît. Il porte des lunettes noires. Il ressemble à Jean Luc Godard. Mais, alors, c’est à Lee Harvey Oswald que je pense (je ne serai pas le seul). L’exécuteur présumé de John Kennedy, qui, huit mois plus tôt s’est fait descendre, en «Direct» , "à la télé" par un certain Jack Ruby, un gérant de boite de strip-tease, en quittant le commissariat de Dallas.
Dans une «Aronde» et parmi la foule agglutinée sur le trottoir, L’Etrangleur («calme, souriant, décontracté » dixit la voix off, tiens il y a du son !) me quitte. Il s’excuse, à travers la vitre de l’automobile qui l’emmène vers le Palais de Justice de Versailles, de ne pas avoir eu le temps de se raser, en se caressant les joues d’un va et vient de la main prise dans un bracelet de fer.
Il ne sait pas qu’il vient de participer à l’Invention du « 20 H 00 », qui va peu à peu supplanter le « Journal Télévisé ». Lucien Léger vient, ce 5 juillet 1964 de faire entrer, le fait divers comme fait majeur, du spectacle de «Médiatocratie» française. Jusque là, le Politique, voire les catastrophes «naturelles» régnaient sur l’info télévisée, comme le montre une  remarquable étude d’une universitaire (x)….
On sait aujourd’hui ce qu’il en est advenu de cette diabolique accointance. Cela fit alors un peu de bruit. Quelques uns du « Papier », Le Monde, l’Humanité, Le Canard Enchaîné, France Observateur et Témoignage chrétien s’offusquèrent. Et puis…Au début de ce siècle, Jean-Pierre Chapel qui «suivait» pour l’ORTF, l’affaire Taron (devenue de « l’Etrangleur ») m’avoua avoir alors «dealé» avec la police (les commissaires Camard et Bacou) l’instant du départ de Léger du SRPJ vers Versailles, entre 20 H 00 et 20 H 30, cela avec l’autorisation de sa haute direction.
Le lendemain soir, j’attendais. Après l’Exhibition de la veille, j’assistais à la mise à mort. A Versailles, une foule hurlante et déchaînée, avertie par le «20 H 00» avait attendu l’arrivée (avant 21 h 00, il faisait encore jour) de l’Etrangleur au Palais de Justice pour le lyncher. Il s’en fallu de très très peu. De deux gardiens de la Paix courageux. Je vis les images que montra, sans mea culpa, le JT. Ce n’était plus «Lumières d’Août» ou «Dallas» mais « Fury» de Fritz Lang.
Le même jour, lundi 6 juillet 1964, à son avocat Maurice Garçon, et à ses codétenus, Léger confia son innocence et ne revendiqua que les lettres de l‘Etrangleur. Le défenseur lui déconseilla ce «mode de défense». Un an plus tard, il changea d’avocat tout en revenant officiellement sur ses aveux
Mais j’avais quitté l’Etrangleur. Son procès en mai 1966 (condamné à la prison à perpétuité) m’échappa quelque peu
En 2003, j’appris qu’il était encore là. En prison. Après deux grèves de la faim extrêmes (1969, 81) autant d’infarctus et une bonne dizaine de demande révision du procès ou de mise en liberté conditionnelle (autorisée légalement dès 1979 !) .
Du coup, je retrouvais Byron Bunch, Lee Oswald, Joe Wilson (héros de « Fury ») et l’Etrangleur. Peu à peu l’affaire Léger, ce « voleur de crimes » m’occupa. Au point de commettre une contre enquête, avec mon jeune et pugnace ami Stéphane Troplain (xx). Un travail qui ne livra pas le nom du meurtrier véritable du petit Taron, mais qui démontre, preuves à l’appui, comment l’Information, la Justice, la République, l’Etat (conservez les termes que vous voulez ) français peuvent et savent fabriquer un coupable. Un coupable idéal. Celui qu’il leur faut….
Le 3 octobre 2005 à minuit, Lucien Léger, le recordman d’Europe des « longues peines », l’homme le plus haï puis le plus oublié de France quittait enfin la prison. Une « conditionnelle ». Avec interdiction d’évoquer son affaire (l’inique loi Perben 2)
Nous nous sommes retrouvés, puis, vraiment connus.
L’Etrangleur. Lucien Léger est devenu mon ami. Aux autres, il conseillait souvent, « d’être prudent mais pas méfiant »
Lucien milita pour ceux restés derrière les grosses portes, pour des travailleurs en lutte de sa région (Aisne) et contre le Lepénisme.
Mon ami Lucien, son gros cœur fatigué, est mort en juillet 2008. Il avait 71 ans. En mars 2009, la Grande Chambre de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, par treize voix contre quatre, décida, courageusement, qu’en l’absence « d’un descendant du requérant » (sic) elle annulait définitivement sa plainte envers l’Etat français.
En cette "rentrée littéraire" de ce mois de septembre, mon ami Philippe Jeanada vient de publier "Au printemps des monstres" (Editions Mialet-Barrault. Un livre "monstre". Magnifique. Et, qui, surtout, ouvre une porte...
Vers la Vérité ? 
Peut-être
Vers la Justice ?
J'espère
J’ai bien connu l’Etrangleur.

(x)Claire SECAIL. Le crime à l’écran. Le fait divers criminel à la télévision française.. (1950-2010). Edition Nouveau Monde.
(xx)Jean Louis IVANI, Stéphane TROPLAIN. Le voleur de crimes. L’affaire Léger. Editions du Ravin Bleu. 2012.

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