COMMENT J'AI TUE UN ENFANT

LE 11 JUIN 1964, L’ETRANGLEUR CONFESSAIT LES DETAILS DE SON CRIME DU PETIT LUC TARON DANS UNE LETTRE ADRESSEE A UN JOURNALISTE DE FRANCE SOIR. SCANDALE NATIONAL.

 « L’homme qui a tué l’enfant sait que le silence est désormais son ennemi et que, pour le vaincre, il lui faudra crier durant plusieurs années de sa vie que ce n’était pas sa faute. Mais il sait que ce n’est pas vrai, et il est une minute de sa vie qu’il désirera revivre dans ses rêves afin de la refaire, cette seule minute, autrement.
Mais la vie est si cruelle envers celui qui a tué un enfant, qu’après tout est trop tard »
Stig Dagerman (Tuer un enfant. 1948. Agone, 2007)

 Le soir du jeudi 11 juin 1964, le journaliste Charles Bacelon, qui «suit» pour «France Soir», l’affaire du petit Luc Taron, retrouvé mort, assassiné, dans le bois de Verrières, le 27 mai précédant(x), reçoit un pneumatique à son domicile.
On apprendra que ce «pneu» fut expédié, à 15 h 40, depuis la poste du Kremlin Bicêtre et que Bacelon le remettra, à la police le peu après minuit. L’enveloppe est manuscrite (nom, adresse) à l’encre bleue, alors qu’à l’intérieur, apparaissent deux feuillets de papier quadrillé, remplis, recto verso, d’une écriture à l’encre noire, serrée et déjà connue du journaliste. 
Ils sont signés: L’étrangleur. Et, en dessous : XXX n° 2.
Ce 11 juin, depuis la découverte du petit cadavre, les enquêteurs du SRPJ n’ont guère avancé, tandis que l’Etrangleur en question inonde de ses messages-il s’agit là du 21e- tant la police, que les quotidiens et radios et le père de la victime. Seuls, longuement interrogés dès la nuit qui a suivi le drame, et, même gardés à vue, du mercredi 3 juin à 14 h 40 au jeudi 4 à 17 h 20, Yves Taron et Suzanne Brulé, les parents de Luc font l’objet de l’attention particulière des limiers des commissaires Camard et Samson, comme du juge d’instruction Séligman. 

Le scripteur anonyme, reste, bien sûr, injoignable et rien dans l’enquête n’approche d’une piste sérieuse. Certes, certains des messages sont précis, quant à la description vestimentaire du gamin lors de sa fugue fatale. Mais, qui, en dehors de la famille ou de ses «copains» d’école de Luc, pouvait savoir ?

Or, cette «Lettre à Bacelon» (elle lui est personnellement adressée), qui demeurera comme la plus impitoyable et la plus cynique de l’affaire, se veut un récit de la rencontre de l’enfant avec l‘inconnu, puis de son agonie !
« Il était 11 h 20 (le 26 mai 64). Je me trouvais sur le quai du métro Etoile, lorsque je vis un jeune garçon qui ne savait pas trop où aller. Lorsque le métro est arrivé il est monté dans les 1res et moi dans les secondes. A Villiers il est descendu et l’idée m’est venue de le suivre car depuis plusieurs mois je cherchais à organiser un rapt » confie d’emblée l’Etrangleur.
Puis, c‘est l’inexorable:
« Je l’ai abordé et lui ai demandé s’il voulait venir avec moi au cinéma. Il a accepté (…) Nous sommes descendus au métro «La-Motte-Picquet» où j’avais garé ma voiture car j’habite assez près de là ! Dans le 15e, SVP ! Là je suis resté avec lui près de 2 heures. « Mon père et ma mère font des adresses » m’a-t-il dit (…) Mon père a une voiture Ariane. Quelque fois nous allons au bois avec ». Il m’a dit être parti de chez lui parce que son père l’avait battu parce qu’il ne faisait pas bien son problème (…)Ce n’était pas la première fois qu’il faisait cela et que son père ne s’inquiéterait pas rapidement de sa disparition. « Garde-moi avec toi, je ne veux plus retourner chez moi ! » m’a-t-il dit(…) J’ai décidé de garder Luc pour toujours.
Le garder dans la mort pour que le prochain rapt réussisse. Si M. Taron m’avait (sic) demandé un délai-je lui aurai (sic) accordé. D‘ailleurs j‘avais gardé le blouson pour lui faire payer tout de même la rançon sans lui rendre son petit(…) Arrivé à Verrières vers 3 heures, Luc dormait sur ma banquette, près de moi (…) Je lui ai dit: « Viens dans le bois faire pipi avant de dormir ». Il est venu très facilement et nous avons pénétré plus profondément dans le bois.
Il était contre l’arbre. «Dis, il n’y a pas de loups ici ? »
« Non p’tit Luc, il n’y a pas de loups… »
J’étais derrière lui. Je lui appliqué mes mains sur le cou et avec mes doigts j’ai serré, serré…"

Jusqu’à ce fatal 11 juin, Charles Bacelon fait partie de ceux qui, relativement nombreux, s’attendent à l’inculpation des Taron, et font de ce scripteur délirant, au mieux un sinistre farceur, au pire un simple complice ou comparse des parents. D’ailleurs, il le laisse bien entendre dans un papier dit «d’attente» livré le 4 juin, alors que ceux-ci sont encore en garde à vue.  

Mais là tout bascule. Du fait divers on passe au scandale. Du drame d’une famille on bascule dans la psychose collective. D’un crime sordide on tombe dans une affaire nationale….
Dernière édition de «France-Soir» de ce jour (daté du 12), en Une, pleine page: « L’Etrangleur fait le récit minuté du crime qu’il revendique » et publie la lette in extenso.
«France (Paris)-Inter» le 12 juin, à 13 h 00, par la voix de Michel Forgit: « C’est une lettre confession, où l’inconnu donne un luxe de détails sur ce qui s’est passé la fameux soir où Luc est mort »
Le même jour, la Une de France Soir (daté du 13) sur cinq colonnes: « M. XXX n°2 s’est en partie démasqué ». Plus, un article où l’on peut lire en conclusion: « Il ne peut plus faire de doute que Luc a été assassiné et qu’il l’a été très certainement par celui qui s’accuse et qui se fâche quand on ose mettre en doute ce qu’il dit ou ce qu’il écrit »
C’est signé: Charles Bacelon.
Cependant, le journaliste ne s’y trompe pas. La «spectaculaire» description du crime ne constitue qu’une partie  infime du message. Là, l’histrion s’acharne essentiellement à paraître ou apparaître comme l’assassin de Luc. Il offre des preuves. Certaines sont inventées (le métro, le cinéma, le voyage en voiture, le problème à résoudre) ou « n‘existent » que par le témoignages des parents. D’autres ou les mêmes, sont reprises dans la presse (Bugs Bunny, le blouson, la fugue, l‘Ariane). D’autres encore demeurent plausibles: un enfant de 11 ans, pas trop dégourdi comme l’était-parait-il- Luc, peut avoir peur des loups la nuit dans un bois.
Par contre: «Mon père et ma mère font des adresses» est plus troublant.
En effet, les Taron, collaboraient avec des entreprises commerciales en effectuant à domicile des travaux d’écriture et d’expédition. Ce fait n’était pas, jusque là, relaté par les médias !
Autrement dit le graphomane est au moins mêlé à l’affaire. Nous y reviendrons peut être…
Mais le scandaleux va plus loin. Il écrit:
« Maintenant j’espère que l’on va me prendre au sérieux.. Mrs Pichon, Derogy et Norbert ont été ridicules ce soir (10 juin) sur Radio Luxembourg: pouvoir penser un seul instant que je n’ai pas tué Luc parce que la mort n’est pas due à un étranglement mais à une suffocation.
Il est plus facile d’étrangler de face avec les pouces sur le larynx mais moi je l’ai fait de l’arrière avec les 4 doigts. C’est pour cela que ça a été plus long. Mais je mérite tout de même le nom d’ «étrangleur» car mon but était d’étrangler Luc en lui serrant le cou »
!!!!!!
Toute horreur mise à part, celui qui veut rester l’Etrangleur à jamais, fait allusion à une émission de radio où Pichon de «France Soir», Norbert de «l’Aurore» et Jacques Derogy de «l’Express», ce dernier que Lucien Léger connaît (lire dans le blog «Bande à part» de Jean Louis IVANI: « Lucien Léger, J.J.S.S et Jacques Derogy ») venait de très sérieusement mettre en doute sa culpabilité aux vues des informations et indices qu’ils connaissaient.

Une fois arrêté, le 5 juillet suivant, l’Etrangleur reprit à la virgule près, le contenu de cette «lettre à Bacelon» pour l’intégrer dans ses aveux circonstanciés et signés devant la police puis chez le juge d’instruction. Lors de sa première entrevue avec son défenseur, Maître Maurice Garçon, il les nia. Mais le grand avocat lui déconseilla cette méthode de défense…
Le 27 mai 2014, pour le cinquantenaire de l’affaire Taron/L’Etrangleur, sur RTL, et son « Heure du crime », mon patient et tenace jeune camarade Stéphane Troplain, au bout de 59 minutes, d’exposition (de l’affaire), de vérités, de contre vérités, d’amabilités confraternelles, de mensonges, d’inexactitudes, de précisions et d’imprécisions, d’inventions, de chansons, de pubs, de duplex avec Roland-Garros, put révéler le contenu (nous en avons la preuve écrite et authentifiée) de cette entrevue. Maître Henri Leclerc, la grand avocat pénaliste et militant des droits de l’Homme, balbutia un lointain et fugace « oui, c’est vrai » vite mangé par le générique fin. Lui, qui au procès Léger en mai 1966, seconda Maître Albert Naud à plaider les circonstances atténuantes et donc en admettant la culpabilité de son client.
« Perdue de vue » depuis 50 ans, la Vérité réapparaissait,
Ce jour là j’ai bu à la santé de RTL, du producteur/présentateur Jacques Pradel (qui lui nous a donné la parole par deux fois en deux ans) et à Maître Henri Leclerc.
Le 11 juin 1964, mon ami Lucien (Léger) s’est levé, a suivi les infos à la radio, a écouté Sylvie Vartan chanter « La plus belle pour aller danser », a acheté et lu les journaux du matin, puis ceux du début d’après midi, s’est rendu à l’hôpital psychiatrique de Villejuif, après avoir ingurgité quelques comprimés de Maxiton, pour prendre son service à 14 h 00, non sans avoir rendu visite, auparavant, à son épouse Solange, internée au service du docteur Le Guillant.
Le soir, revenu dans sa chambre d’hôtel, il écrivit des lettres….de voleur.
Quelques semaines plus tard, il partait pour plus de 41 ans d’enfermement.
Ce 11 juin 2014, jour de mes 67 ans, je pense à lui et à cette Justice qui doit lui être rendue. Un jour ou l’autre….

A suivre…Peut être….

(x) Jean Louis IVANI, Stéphane TROPLAIN. Le voleur de crimes. L’affaire Léger. Editions du Ravin Bleu. 2012.
Lire les 10 précédentes chroniques du « Roman de l’Etrangleur », dans le blog « Bande à part » de Jean Louis IVANI.

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