IL Y A 55 ANS: LE "DEJEUNER SUR L'HERBE" DE GODARD. PARTIE DEUX

Il à 55 ans, le 16 mars 1960, sortait à Paris « A bout de souffle » de Jean-Luc Godard. Partie Deux


Tel « Un Déjeuner sur l’herbe »

D‘abord, « A bout de souffle » (A.B.S)- 799 000 entrées en sept semaines- ne fut jamais un film «maudit» , pas plus que Godard un « cinéaste refusé ». Du moins, de 1960 à 68. Film mythique, film culte d’une génération nouvelle de cinéastes et aussi de spectateurs/cinéphiles, prenant ce déjà vieux cinoche pour un Art, A.B.S, a, bien sûr, engendré des émules et des petits. Pas toujours la hauteur du modèle, créant souvent ennui et sectarisme. Fut-il, avec l’apparition et l’invasion de la télé, et d’une soit disant société des Loisirs, l’une des causes de l’inexorable défection du public populaire pour les salles obscures, ou bien un simple épiphénomène ?
A.B.S tout en étant bien imprégné de l’air d’un temps nouveau, à la mi-temps des 30 Glorieuses, demeure néanmoins une œuvre de rupture. Une modeste et partiale participation au débat en 9 chapitres. Ici deux et trois

 

2. A.B.S et Mr Bill
Août 59. Quelques jours avant le tournage d’ABS, un certain Georges Rapin, emprisonné depuis juin, s’accuse d’un second meurtre, après celui d’une jeune prostituée, Muguette «Dominique» Thiriel, qu’il a abattue de cinq balles puis brulée vive le 30 mai (1959). Cette fois, «Mr Bill» aurait «descendu», sans raison, dès le 5 avril 1958, un pompiste à Villejuif. «Michel Poicard, veste ample, dandysme voyou, cigarette au bec et lunettes noires devant les yeux, abat un motard avec la détermination glaciale de M. Bill pour descendre le pompiste, sans que cela lui pose le moindre cas de conscience » constate l’écrivain et cinéphile Alexandre Mathis, dans son remarquable essai/contre-enquête «Georges Rapin, Les fantômes de M. Bill» (Editions Léo Scheer), avant d’ajouter: « Godard ne peut ignorer l’affaire Rapin, qui défraie l’actualité, comme aucun autre fait divers ne l’a fait »
En effet, tout le monde, alors, évoque « Mr Bill », cet enfant gâté de la haute bourgeoise qui s’encanaille à Pigalle mais que les truands rejettent et, qui tue afin de se faire « respecter » par ce «Milieu» Au point que d’aucuns parleront d’un acte suicide ou d’une démarche «vers l’abime».Alexandre Mathis remarque: «l’insistance de Poiccard à poursuivre une fille qui se défile, sans arrêt, avec qui rien n’est envisageable».
Belmondo/Poiccard, c’est évident, ressemble et rappelle le Monsieur Bill/ Rapin du fameux fait divers. Il dit: « J’en ai marre, je suis fatigué, en prison, personne ne me parlera ». Bien sûr en 59, la guillotine est toujours en action et Georges Rapin en perdra la tête le 26 juillet 1960. Poiccard préfère attendre l’arrivée de la police et s’enfuir vers la fatalité alors qu’il est trop tard, puis murmurer: «c’est vraiment dégueulasse» à celle «qui se défile sans arrêt».
Aux Champs Elysées, Poiccard passe devant l’affiche « Il faut vivre dangereusement jusqu'au bout », l’accroche de « Tout près de Satan » («Ten Seconds to Hell») de Robert Aldrich, sorti le 15 août 1959 à Paris. Poiccard maudit sans cesse les lâches et la lâcheté féminine.

3. A.B.S  et le fait divers
Alexandre Mathis continue: « Le scénario écrit de longue date par François Truffaut que Godard remanie à l’infini à partir de juin 59, a son origine dans un fait divers survenu fin 52 ». Pierre Drouin, dans son important «Godard» (Rivages 1989) nous précise ce fait divers :« un garçon vole une voiture du corps diplomatique, tue un motard, met la police française sur les dents. Interpol le retrouve en Amérique où il a braqué un drugstore. Sur le bateau qui le ramène en France, il rencontre une petite journaliste américaine s’en allant interviewer des vedettes. Lorsqu’il est arrêté et jugé peu après les dites vedettes témoignent à son procès: elle se souviennent de ce jeune homme charmant qui accompagnait l’envoyée spéciale des Etats Unis…. »
Sur les Grands Boulevards Michel lit (dans «France Soir») à Patricia une histoire qui lui plait tant. Un jeune contrôleur d’autobus séduit une jeune fille qui le croit riche et l’entraîne dans une série de cambriolages jusqu‘à leur arrestation. Poiccard consulte sans cesse les journaux. 
A. B.S n’est pas un cas isolé. « Le Trou» de Becker et « Classe tout risques » de Sautet, sortis au même printemps 60, sont inspirés de deux «Série Noire» de José Giovanni. En vérité, il s’agit des biographies romancées d’une authentique évasion de la Santé d’une part et de la «cavale» de deux truands/collabos à la Libération de l‘autre. Déjà «Bob le flambeur» (1956), «Deux hommes à Manhattan» (1959) de Jean- Pierre Melville et «Un condamné à mort s’est échappé » (1957) de Robert Bresson étaient présentés comme des histoires vécues. La prise de de pouvoir des « étranges lucarnes » fut sans doute pour beaucoup dans ce penchant vériste.

A suivre...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.