XIV. "CHER PAPON LA MATRAQUE"

Amenez-vous en vitesse ! Le type nous embarque.
Raymond Queneau (Zazie dans le métro. 1959)

 Près d’un mois après la découverte (27 mai 64), du cadavre du petit Luc Taron, 11 ans, dans le bois de Verrières (x), son supposé assassin « L’Etrangleur » continuait d’inonder de lettres, la police, les médias et les parents de la victime. Nous sommes le 24 juin. La, le « corbeau » variait de style et de méthode:


(…) Ce soir à la même heure qu’il y a un mois, j’ai pris le métro à La Motte-Picquet en direction de la Pte de Charenton.
Il y avait des voyageurs dans le compartiment dont un Gardien de la Paix en Uniforme portant le numéro 16.164. Il possédait un gros porte-documents bleu et blanc.
Cet agent est donc facile à retrouver 
Il était 11 heures (23 heures).
A 11 h 10, environ, il est descendu à la Concorde en même temps que moi. Je ne me suis pas caché. Il m’a regardé ainsi que plusieurs autres voyageurs. S’en souvient-il Peut-il dire si, comme le 26 mai on l’a reproché aux innombrables voyageurs de Villiers (x), il peut me décrire ?
Etais-je seul ? Portai-je un sac ? Un journal ?
Ensuite à pied, (je suis descendu à «Franklin-Roosevelt») je me suis rendu devant le 3 rue de Marignan.
J’ai soulevé l’essuie-glace d’une voiture (x) et j’ai continué ma route. Quelqu’un passait. Il n’a même pas été inquiété par mon manège bizarre (…)

Cette fois, ce 24 juin 1964, l’Etrangleur écrit -et pour la première fois- à une dénommée Anne-Marie Albert-Labro, par l’intermédiaire du quotidien «Paris-Jour», le premier tabloïd de l’histoire de la presse française, qui, jaloux du succès (et de l’augmentation de leurs ventes) de ses concurrents, «à sensation», «France Soir» et «Paris-presse», s’est projeté, à son tour, sur la piste du corbeau, en enrôlant comme consultante (le terme n’était pas utilisé à l’époque) une détective privée ! Qui, dans le numéro daté du 23 juin du journal de l’imprimeur Cino Del Duca, «déclarait la guerre à l’Etrangleur» et, pire, affirmait que ce dernier ne serait peut être pas l’assassin du petit Luc Taron (x), mais plutôt un « fou » qui « n’ose envoyer toute cette prose que, précisément, parce qu’il n’est pas coupable. Il sait qu’il ne risque qu’une inculpation pour outrage à magistrat ou pour non-dénonciation de malfaiteur». Quant au «vrai», sans doute un familier ou proches des parents de la jeune victime, «le temps jouait contre lui».
Cette Madame Détective faisait preuve de bons sens. Une qualité très rare parmi ceux qui suivaient-policiers et journalistes- l’affaire.
Seulement, ce bon sens ne fut pas partagé ni apprécié du scripteur anonyme. Du coup, la Dame Albert-Labro eut droit à sa réponse cinglante, administrée et expédiée dès le soir même. L’idée c’était que, pour une fois, il convenait de présenter une preuve tangible, concrète, quasi palpable, à la différence de ce qu’il crachait à l’opinion depuis bientôt un mois.

D’où l’énoncé du matricule -16.164- d’un policier en uniforme croisé dans le métro. Et, pour ajouter l’indispensable romanesque ou cynisme, revenir sur le soir de sa rencontre avec le gamin fugueur et sur l’endroit (3 rue de Marignan) de son premier message laissé à la population
D'ailleurs, il l’exprimait plus haut dans sa lettre à Anne-Marie:
« Et si «j’ose » envoyer ces lettres c’est pour prouver ce que j’avance et prouver qu’on ne peut pas me trouver bien que chaque jour je poste des lettres en Public et ce qui est le plus fort sous les yeux des policiers qui surveillaient les boites ! »
Donc le provocation de Paris Jour et de sa «limière » (le féminin du terme est impropre !) réussissait. Le corbeau a défaut d’ouvrir son bec, s’était paré de sa plus belle plume.
Seulement le matricule 16.164 existait bel et bien. Il s’appelait et s’appelle peut être encore, Jean-Pierre Bellin, ci-devant gardien de la paix et attaché à la brigade du palais de l’Elysées à 21 ans à peine. Convoqué, illico presto par le commissaire Jean Samson du SRPJ, chargé de diriger l’enquête, subséquemment, le jeune flic moustachu confirmait l’Etrangleur !
Oui, il portait bien un porte-documents bleu et blanc, quand , sur les coups 11 h 00, il se trouvait, ce 23 juin, dans le métro, vers Concorde, venant de la station Boucicaut (direction Porte Charenton) en allant prendre son service à l’Elysées !
Mais le plus grave arrivait. Baissant la tête et fixant ses souliers à clous, le petit Bellin confiait au commissaire:
« A aucun moment je n’ai eu l’impression d’être observé aussi bien pendant mon trajet qu’au moment ou ayant quitté la rame je me trouvais sur le quai. Mon attention n’a pas été attirée par une personne qui m’aurait dévisagé. Aucune personne ne m’a adressé la parole, même pour me demander un renseignement »
Samson s’arracha les cheveux. Bellin en pris pour son matricule. D’autant qu’il en rajoutait. Il avait seulement remarqué: « une jeune fille voyageant visiblement seule, qui l’a dévisagé à la station La Motte-Picquet. Elle avait les cheveux châtains, était peu maquillé, du genre religieux et elle avait un air assez dur » ! Si cette description ne témoigne pas d’un sens de l’observation !

Si Madame Détective agaça et contraria l’Etrangleur, les vrais argousins continuèrent de le ravir. Il en profita:
Sans attendre la réaction de «Paris Jour » et autres, dans une même enveloppe, il expédia immédiatement quatre nouveaux messages:
Un premier pour les enquêteurs:
« Alors Messieurs les policiers
(…) J’ai pris le métro à 23 h 00 (…) dont le gardien de la paix n° 16 164 (il porte des moustaches et possède un porte-documents bleu et blanc). Je me suis bien montré à lui et aux autres passagers du train
Qui peut faire un portrait-robot ?
Personne ! (…)

Un second à Maurice Legay, directeur général de la police judiciaire, qui, du coup, se retrouvait chargé d’une noble mission:
« Faites des félicitations à l’agent n°16 164 qui est resté dix minutes près de l’étrangleur dans le métro !
Un bonjour de l’Etrangleur XXXX n°2 »

Max Fernet, directeur de la PJ n’eut droit qu’à un :
«Un bonjour de l’Etrangleur XXXX n°2 »

Enfin, cerise sur cette pièce montée, Maurice Papon, préfet de police, reçu un compliment personnalisé:
« Cher Papon la matraque
Tu es un pauvre con, soit dit pour que tu mettes tes poulets parisiens à ma recherche
Car ils sont pas foutus de reconnaitre l’étrangleur !
parle moi de l’agent n°16.164. Il a eu l’honneur de me voir ce soir, 23 juin à 23 heures !
Le 18 juillet 2006, un an avant sa mort, Maurice Papon, à la suite de notre demande d’entretien au sujet de cette célèbre affaire Taron/Léger, nous écrivait: « Je n’ai pas connu professionnellement l’affaire Léger , je ne sais d’où proviennent les références dont vous faites état »
La perte de mémoire «professionnelle» de cet amnésique réputé et patenté nous a néanmoins alors étonnés.


A suivre…Peut être

(x).Jean Louis IVANI, Stéphane TROPLAIN. Le voleur de crimes. L’affaire Léger. Editions du Ravin Bleu. 2012.
Lire les 13 précédents épisodes du « Roman de l’Etrangleur », dans le blog «Bande à part» de Jean Louis IVANI.

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