IL Y A 55 ANS: JACQUES BECKER S'EVADAIT


Il y a 55 ans, le 18 mars 1960, sortait, à Paris, «Le Trou», l’ultime chef d’œuvre de Jacques Becker. Cela deux jours après l’apparition de « A bout de souffle » de Jean-Luc Godard ! Le cinéma français connaissait alors le printemps plus rayonnant de son histoire (encore en ce mois de mars: « Plein soleil » de René Clément et « Classes tout risques » de Claude Sautet !)

 


EN ABYME ET AU SOMMET

«Voilà Becker: inquiet, angoissé, élégant, lyrique, nerveux, tourmenté» François Truffaut
«Il s’agit pour Becker de nous faire croire à ses personnages, de nous les faire aimer, indépendamment des catégories dramatiques qui constituent l’infrastructure habituelle du cinéma comme du théâtre»
André Bazin
«Combien faudrait-il de pages pour énumérer les merveilles de ce chef d’œuvre, de ce film que je considère, et là, je pèse bien attentivement mes mots, comme le plus grand film français de tous les temps»
Jean-Pierre Melville (Mai 1960. Cahiers du Cinéma. N° 107)

La traitrise de Gaspard reste aussi trouble qu’inéluctable. Judas ne fut ni Pierre reniant Jésus par trois fois, ni Thomas refusant de croire sans preuves. Jésus aimait Judas, qu’il préférait à Pierre et Thomas. Gaspard, l‘intrus, s’affirme peu à peu l’ami de Manu qui en fait son meilleur apôtre. Avec calme et sincérité, Gaspard/Judas dit: «Pour la première fois (avec vous quatre, à préparer cette évasion) je me sens bien dans ma peau». Il peut alors trahir Manu ainsi que Roland, Jo et Vosselin. Par peur, sans doute, d’effacer son bonheur trouvé entre quatre murs.
Quatre
Aucun plan, pas une image, ni le moindre mot n’est dans ce «Trou» gratuit ou inutile. Une œuvre de cinématographe s‘expose à nous, et, encore 55 ans plus tard. Ainsi: Dans les caves de la Santé, un maton offre, avec un grand sourire (Paul Préboist, démoniaque dans un très petit rôle), une mouche à une grosse araignée lovée dans sa toile et dit «régale toi ma belle».Planqué à ce moment là derrière un poteau, le «cerveau» de l’évasion, qui n’a pu voir le geste du maton, murmure à son compagnon: «Je n’ai pas compris un mot de ce qu’il disait». Ou comment joindre l’ellipse et la parabole en deux plans.
On n’échappe pas plus à la prison qu’à son destin, malgré l’amitié et la solidarité. Et même lorsque l’on se retrouve, «libres», sur le trottoir de la Santé, celles-ci vous font revenir vers la cellule, l‘enfermement et l‘échec. En vérité vers le groupe. En repassant par ce Trou. Leur œuvre unique et collective. Aussi, on a parlé d’une tragédie construite en abyme.
Mais «Le Trou» échappe à toute tentative de classification. Ni polar, ni film d’évasion, pas plus de prison ou d‘amitié virile. Et s’il prend souvent l’allure d’un documentaire, ce n’est, alors que sur le genre humain.
Becker utilise le huis clos quand quantité d’autres tentent d’y échapper. Il n’hésite pas: américain, large, moyen, gros et très gros plan, panoramique, toute la grammaire cinématographique y passe, et toujours au service des personnages, auparavant de l’intrigue, elle-même d’une simplicité frôlant l’épure. Ces personnages, cinq hommes en Quête de Liberté, qui, comme déjà dans le «Grisbi » ou chez les grands d‘Hollywood, Hawks, par exemple, se révèlent que Dans et Par l’Action.
Ainsi, Jean-Pierre Melville considérait «Le Trou» le plus grand film français de tous les temps.
Il l’est encore.
Becker s’évada dès février 1960, quelques semaines avant la sortie du Trou. Il n’avait pas 54 ans.
D’après jlipolar.skyrock.com

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