TRUFFAUT, 30 ANS SANS LUI. Le 21 octobre 1984, disparaissait le grand cinéaste de la mélancolie

 ."Sa mort nous a laissé un goût amer, un sentiment d'inachevé, de mélancolie profonde"
Serge Tubiana 

Des 21 films que Truffaut nous a laissés, Nous évoquons, notre préféré, "Tirez sur le pianiste" (1960) contemporain de "A bout de souffle" et du "Trou"

Depuis quelques jours, Marie D pour Mémoire....


Léna, l’orpheline, ange blond en imper blanc, s’écroule, glisse et roule dans le neige sous un ciel laiteux, victime d’un assaut entre deux fratries, digne d’un western ou d’une série B. Léna tombe au grand jour dans les alpages. Tout juste échappée de la nuit urbaine, sa mort quasi sacrificielle remet Charlie en vie et ressuscite presque la Femme qu‘il a toujours aimé, et au-delà des ténèbres.
Progressivement, on passe de la nuit parisienne (et Levallois) au jour alpestre, à mesure que Charlie/Edouard/Aznavour se remémore sa vie passée et prend conscience de l’improbabilité de celle qui vient. Ce cheminement qui tient presque du road movie, traverse, à un rythme foldingue, des sortes d’apparences, tel un mari content de son sort de mari, un frangin en cavale, un autre en enfance, un troisième en ermite, une pute guillerette (Michelle Mercier ne sera plus jamais aussi belle), un serveur de bar chanteur, un patron de bar neurasthéno-priapique, un impresario élégant et corrupteur, et deux gangsters bras cassés. Certains interprétés par des non acteurs mais amis de passage, comme le poète et dialoguiste Daniel Boulanger, les cinéastes Alex Joffé et Claude Heyman, le génial Bobby Lapointe et le surréaliste artiste de cabaret Serge Davri. Plus une Alice Sapritch en concierge, mais dont le voix est ici, doublée.
Léna/Marie Dubois est une vraie héroïne (Cassidy’s Girl, La lune dans le caniveau) de David Goodis. Et Truffaut «adapte» Goodis. Il met en scène le sacrifice de Léna devant Charlie impuissant. Sait-il, déjà, à son deuxième film, lui le théoricien en chef, du moins la figure de proue de la Nouvelle Vague, qui veut mettre à bas, le vieux cinéma de Papa et, notamment, son «psychologisme» à deux balles, qu’il tourne là une belle œuvre romantique de pure mélancolie ? La mélancolie voilà ce qui le guidera tout au long de sa carrière. Alors qu’il abandonnera très vite cette singulière- pour l‘époque- écriture cinématographique (décors naturels, caméra sur l’épaule, citations et diversions littéraires, absences de raccords, etc, etc) déjà administrée dans son premier opus « Les 400 Coups» (1959) et empruntée, comme Godard, («A bout de souffle»1960), Chabrol («Le beau Serge», 1959) ou Rohmer («Le signe du lion», 1962) tant à «Deux hommes dans Manhattan» (1959) de Melville, qu’au «Petit fugitif» (1953) des américains Ray Ashley et Morris Engel- ce que Truffaut admettra très volontiers- voire au soviétique Alexandre Medvedkine et son ciné-train, et à l’ethnologue/cinéaste Jean Rouch.
Nul doute que François Truffaut demeurera un personnage lampedusien. Celui qui recommande (dans Le Guépard) de « tout changer pour que rien ne change». En fait, critique ou cinéaste, Truffaut fut d’abord un moraliste. Ce qu’il détestait dans la « qualité française » ce n’était pas tant son écriture que son cynisme.
Ce qui n’empêche que ce «Tirez sur le pianiste» reste un film remarquable, le plus réussi, de ses 21 films (sans oublier l’émouvant et très melvillien «L’enfant sauvage») où il n’est question que des femmes du point de vue des hommes, pures ou fatales, lointaines ou prostituées. Mais aussi et surtout, aimantes à en mourir, telles Léna et Theresa/Nicole Berger. Tandis que les hommes, timides, fatalistes, profiteurs ou libidineux ne comprennent pas grand-chose.
Sorti fin novembre «Tirez sur le pianiste» clôt la série des chefs d’œuvre de cette exceptionnelle année 1960 du cinéma français, après « Les Yeux sans visage » (Franju) «Plein Soleil» (Clément) «A bout de souffle» (Godard), «Le Trou» (Jacques Becker) «Classe tous risques» (Sautet) et «La Vérité» (Clouzot). Pour des raisons diverses et variées, la plupart des auteurs de ces Ovnis redescendront vite sur terre après avoir, en cette année là, tourner autour des étoiles.

 

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