XV. LE DROLE D'INCONNU DU DOME


OU COMMENT, EN JUIN 1964, LES VRAIES REVELATIONS D’UN FAUX ETRANGLEUR MISES EN SCENE PAR UN JOURNALISTE FIT REBONDIR L’EXTRAORDINAIRE AFFAIRE TARON. EDIFIANT ET EXEMPLAIRE.


« Tempête dans un bénitier,
Le souverain pontife avecque
Les évêques, les archevêques,
Nous font un satané chantier »
Georges Barassens( « Tempête dans un bénitier »)

 

 

Ce mardi 16 juin 1964, Guy Richer lit «Paris-presse», assis à la terrasse du Dôme. Le fameux Café du quartier Montparnasse, face au non moins réputé «La Rotonde» et, jouxtant, sur le boulevard, «Le Select», là où Georges Simenon situe l’essentiel de l’intrigue de l’un de ses meilleurs «Maigret», «La tête d’un homme». Car, il faut jamais perdre de vue le romanesque dans cette affaire de l’Etrangleur (x)
D’ailleurs, il est encore question, ce beau jour de juin, en «Une», du concurrent de «France Soir», de l’inconnu qui s’accuse, par lettres et coups de téléphone, du meurtre du petit Luc Taron (x).Comme toujours, depuis maintenant deux semaines. Cette fois le quotidien du soir affirme «qu’un fait nouveau apporte la preuve que l’Etrangleur en sait long : on a effectivement retrouvé le blouson de Luc là où il déclarait l’avoir abandonné sur la Nationale 306, à Chatillon-sous-Bagneux». Une preuve, qui, telles bien d’autres, s’avérera fausse. D’autant le blouson en question ne sera jamais retrouvé et que l’on ne sait toujours pas si l’enfant le portait réellement ce 27 mai, jour du drame !
Et tout d’un coup, depuis la table voisine, un jeune homme brun, et bien de sa personne l’interpelle sur «l’Affaire». Il n’y va pas par quatre chemins l’impromptu ! Il affirme tout de go que des consignes de silence venues d’en haut, de très haut même, auraient été données afin d’étouffer l’affaire en question. Précisons immédiatement, cela est important, que l’Etrangleur n’a pas, alors, encore envoyé sa fameuse lettre au ministre de l’Intérieur Roger Frey, où il indique être le fils d’un haut personnage du régime gaullien (x). Guy Richer, qui a quelque peu excité la diatribe anti-pouvoir de son interlocuteur en lui révélant être journaliste, tente de briser là. Il réplique que cela n’est pas impossible que, au bout de deux semaines et plus d’enquête, et patati et patata….Et, on en termine la dessus.
Le vendredi suivant, le 19 juin, le même Guy Richer n’en croit pas ses yeux. Le même « Paris-presse» cite, cette fois, une lettre de l’Etrangleur expédiée la vieille à l’un de ses plumitifs, Jacques Rigaud, où il se plaint de consignes venues d‘en haut et, surtout révèle: « Un journaliste m’a d’ailleurs dit que ce n’était pas impossibl . C’est tout. Je ne connais pas ce monsieur que j’ai rencontré dans un café par hasard alors qu’il lisait Paris-presse. On a discuté de l’affaire Taron »
Enorme ! Pas possible ! Que faire ?
Le dimanche d’après, le 21 juin Richer se rend au siège du SRPJ, rue du faubourg Saint-honoré et raconte sa très troublante rencontre avec l’Inconnu du Dôme. Les policiers qui n’ont guère avancé depuis deux semaines l’écoutent attentivement. Cet homme de 40 ans, leur parait sincère, et, surtout, équilibré. Car depuis l’ouverture de l’affaire, ils ont eu droit à leur lot malades mentaux et de gens bizarres, venus dénoncer tout et chacun et n’importe comment.
Le témoin impressionne par la netteté de ses souvenirs. Dame, l’homme l’a accaparé, de face et de profil plusieurs minutes durant. Donc, il s’agirait d’un individu d’une trentaine d’années, haut d’environ 1,80 m, mince, très brun, la chevelure rejetée en arrière, le front assez dégarni mais large, armé d’un regard perçant et charbonneux, sous de profondes arcades sourcilières. Son nez mince et pointu surplombe des lèvres fines et un long cou. Ses mains sont soignées, son pantalon gris, sa chemise brun clair, et pull over présente de grosses côtes. L’inconnu devient reconnaissable. Et, bientôt, célèbre
Car, si Richer veut bien rendre service à la police, il veut surtout parler à ses confrères. Toujours et encore «Paris-presse» avec l’apport du témoin, concocte illico un portrait-robot et le publie dès l’après midi du 22 juin (journal daté du 23), accompagné d’un gros titre sans fioriture ni précautions: « J’ai parlé à l’Etrangleur » ! Surligné d’un auto-satisfaisant : « Dans la lettre qu’il nous adressée samedi le fou disait: « J’ai discuté avec un journaliste ». Nous avons retrouvé ce témoin.! »
Là, Guy Richer devient Guy R. Et comme si, cela ne suffisait pas: Voilà en «Une» et en très gras: « C’est la première piste sérieuse annonce les enquêteurs ». Evidemment, ces derniers apprennent leur louable appréciation du fait en lisant le journal !
Néanmoins, on peut lire tout à la fin de l’article: « Il est possible qu’il n’y ait là qu’une extraordinaire coïncidence » ! Des fois que…
Et c’est le tohu-bohu médiatique. Le 23 au matin «Libération» pense, au vu du portrait-robot dressé par le confère, qu’il pourrait s’agir aussi de l’agresseur d’un autre gamin de 11 ans, nommé, celui-ci, Pierre Hémon, agressé le 16 septembre dernier. Donc, nous oilà aux prises d’un tueur d’enfants en série.
Guy Richer sort de son demi anonymat. Il est nommé en toutes lettres dans «L’Aurore» et «Le Figaro». Ce dernier lui donne largement la parole. On apprend que l’exalté du Dôme a tenu « des propos délirants sur la société, la décadence de nos mœurs, etc. S’exprimant avec calme et recherche l’homme (…) basait son argument sur un recueil de poèmes édité à compte d’auteur par un ancien ministre de Vichy (..)mon interlocuteur, genre séducteur et sûr de lui (…) m’indiqua qu’il travaillait dans un garage des Gobelins chez son père ».
«Le Monde», «L’Humanité» et «Combat» se montrent plus circonspects. «Le Parisien Libéré » veut rebondir par une question: « Pourquoi l’Etrangleur ne réagit-il pas aux portraits largement dans la presse ? » .
«France Soir» qui s’est fait doubler sur le coup, se contente de suivre en traînant la plume: « J’ai discuté avec l’Etrangleur » déclare un témoin qui pense l’avoir rencontré dans un café de Montparnasse ».
Bien sûr, plusieurs personnes signalent à la police qu’elles ont vu l’homme du portrait-robot. Par exemple rue de Naples où habitent les parents de Luc Taron, ou aux abords du bois de Verrières, là où on a découvert son corps !
De son côté l’Etrangleur est, alors, parti vers d’autres aventures. Dans ses lettres, il s’accuse d’avoir bombardé de pierres, depuis un pont, des voitures roulant sur l’autoroute !  Il persiste dans ses accusations, preuves à l’appui, contre la torture ordonnée par le général Massu durant la guerre d’Algérie ! Il défie Scotland yard -«Depuis un mois je tiens la police française en échec »- par l’intermédiaire du Daily Express ! Il expédie au commissaire Samson, responsable de l’enquête une « Série Noire» («Suivez moi jeune homme» de Nick Quarry) avec cette « charmante » dédicace: « Suivez-moi jeune homme, P’tit Luc !… »
Heureusement, ce qui arrive est bien moins sinistre.
Le soir du mercredi 24 juin, un beau jeune homme nommé Guy Lahaye s’en va prendre un verre à «La Rotonde » (face au Dôme). Mais n’est-il pas assis que Guy Richer, un journaliste de « Paris-presse, et Christian Brincourt qui couvre l’affaire pour « Radio Luxembourg », en «planque» sur le trottoir d’en face, lui tombent sur le paletot. Reconnu par Richer, lé déjà ex Inconnu du Dôme est sévèrement interviewé par le trio.
Ce qui donne, entre autres, sur les ondes de Radio Luxembourg:
Brincourt: « Est-il exact que vous avez attaqué la société au cours de votre conversation avec M. Richer ? »
Lahaye: «En général, je l’attaque toujours. Là, je ne crois pas »
Richer: «Vous m’avez dit en me montrant le recueil de poésies que vous teniez à la main: «Regarder ces pourritures qui sont imprimées»
Brincourt: «Vous avez une voiture ? »
Lahaye: «Non»
Brincourt: «Où étiez vous en 1957 ? »
Lahaye: «A Bou Säada, à 200 kilomètres d’Alger»
Brincourt: «Vous avez quel âge ?»
Lahaye: «27 ans»
Brincourt: «Tout cela est troublant. Vous correspondez à tous les détails que donne l’Etrangleur dans ses lettres»
Du coup, Guy Lahaye se rend directement au SRPJ pour s’expliquer. Mais il est 3 h 00 du matin. Le planton lui conseille de revenir vers 8 H 45, quand les enquêteurs seront là.
Et dès matines, le commissaire Samson reçoit les confidences du sieur Lahaye. Un interrogatoire long de huit heures, dont l’issue est attendue par toute la presse en émoi, parquée sur le trottoir (encore) de la rue du Faubourg Saint-honoré.
Lahaye qui n’est pas du tout l’Etrangleur, est courtier en bijouterie et ne ignorait que la France entière se tenait à ses trousses.
Le commissaire le disculpe. Et l’excellent Richer confie dans le non moins excellent «Paris-presse» du 25 juin: « Maintenant il m’est difficile de croire à la culpabilité de M. Lahaye »
Dans un billet vengeur, dont il a le secret et la jouissance, «Le Canard Enchainé » et Gabriel Macé l’une de ses plumes les plus vives, titre: « 22 v’là les journalistes » et écrit: « Nous savons aujourd’hui que MM. Brincourt et Richer ne passeront pas inspecteurs de police cette année »

En février 2012 et, plus récemment, le 27 mai 2014, Christian Brincourt invité, comme nous (x) à l’émission « L’Heure du crime » de Jacques Pradel sur RTL (l’ex Radio Luxembourg) afin de témoigner de l’affaire de l’Etrangleur, n’évoqua pas cet épisode de l’Inconnu du Dôme. Pas plus qu’il ne rappela la lettre que lui adressa L’Etrangleur/Lucien Léger
le 25 juin 1964 et que voici:
Ch. Brincourt
Mon vieux Christian,
Tu es pour moi une vieille connaissance bien que ma tête ne te dirait rien à première vu
Tu m’as interviewé à Alger puis j’ai eu l’occasion de te revoir à Paris.
Bravo te voilà détective ?
Avec l’étrangleur il faut surtout s’attendre à quelque chose de nouveau et de machiavélique !
Je te ferai avoir une « pige » merveilleuses un de ces jours ! Je te garderai une exclusivité !
Bravo à bientôt.
…Pauvre Lahaye….5 heures chez les Poulets….pour rien.
ET Samson, quelle tête faisait-il ???
L’étrangleur XXXX n°2
(« l’ennemi public n°1)
P.-S.: (4 heures) Demande aux flics de l’autoroute Sud si c’est vrai.
J’ai envoyé un pavé devant une Simca 1000 !
Cette nuit vers 2 h 30.
Le gars s’est arrêté et a téléphoné à une borne. Du bon boulot !
C’est un hors-d’œuvre pour me venger de m’entendre traiter de «fou».
Moi, un fou ?…Oh non !!!
L’étrangleur XXXX n°2

Il sera démontré, par la suite, qu’aucune Simca 1000 ne fut alors ciblée d’un pavé sur l’autoroute du Sud, et que Lucien Léger, n’avait jamais rencontré Christian Brincourt.

Léger récidiva avec son « vieux Christian », mais cette seconde fois en le vouvoyant, le 3 juillet, ce qui d’ailleurs sera sa toute dernière lettre, avant son arrestation (4 juillet). La voici:
Monsieur Brincourt,
L’étrangleur vous avait promis une grosse affaire ?
Vous semblez ignorer ma dernière opération. A Corbeil, samedi, j’ai frappé mon passager (un truand de Pigalle) que j’ai laisse pour mort, mais qui ne l’était pas. Les preuves ? J’en ai donné dans l’affaire Taron.
Et voilà encore cette fois: la voiture portait le numéro 9730 DS 75. Je l’ai abandonné à Viry-Châtillon. Il y avait une photo d’enfant sur le pare-soleil et du sparadrap sur la vitre arrière-droite.
Je garde la carte de la Croix-Rouge pour preuves s’il en faut encore !
Ainsi que le carnet d’adresses !
Que vous faut-il de plus ?
L’Etrangleur XXXX ?

De cette missive, non plus, Christian Brincourt n’en a parlé à «L‘Heure du crime » sur RTL. Mais, il est vrai qu’on ne lui a pas posé la question. C’est pourtant à partir d’elle, que Léger sera arrêté. Car il y décrit là sa propre 2 CV (immatriculation comprise) qu’il prétendra avoir été volée par l’Etrangleur et qu’il retrouvera tapissée de sang humain ! Bien sûr, aucun «truand de Pigalle» ne fut alors trucidé ou «laissé pour mort».

A suivre….Peut être….

(x).Jean Louis IVANI, Stéphane TROPLAIN. Le voleur de crimes. L’affaire Léger. Editions du Ravin Bleu. 2012.
Lire les 14 précédents épisodes du « Roman de l’Etrangleur », dans le blog «Bande à part» de Jean Louis IVANI.

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