Drôle de Tour. Etape 20 et fin. Pataphysique et ère glaciaire

L'heure a été longtemps lyrique. Elle est devenue mécanique. Puis cosmique. Fuite et fin de ce drôle de Tour, avec quelques informations et quelques chiffres pour éclairer le lecteur.

Lure  - La Planche des Belles Filles. 36,2 km.

Le cyclisme, sport d’explosion poétique est devenu un sport de chiffres : 474 watts étalon pour Pogacar, ce samedi, et sacré vainqueur du Tour. Contre 50 de moins pour Pinot, l'enfant du  pays, à l'issue du contre la montre qui passait dans la commune de Melisey, dont le père Régis Pinot, est le maire.

Ce qui compte dans le cyclisme c’est bien de légender les chiffres, n'est-ce pas ?  Et la façon dont on les met en lumière ? «Coup de tonnerre»«Inouï», etc., ont titré les journaux ce matin.

L'heure a été longtemps lyrique. Elle est devenue mécanique. Puis cosmique.

Où l’on a vu le maillot jaune (Primoz Roglic) marcher en crabe et se faire ébouillanter dans la montée des Planche des Belles Filles, lors d'un chrono de 36 km. Tadej Pogacar a monté en 16’11 les 5,9 km à 8,5 %, plus vite que Fabio Aru en 2017, qui pourtant était «tracté» par le peloton sur cette même montée.  

Pogacar (UEA-Emirates) a réalisé l’impensable : remporter sa troisième étape et «prendre» trois maillots : le jaune, le blanc et celui à pois. Le Slovène s'est imposé devant Tom Dumoulin (Jumbo-Visma) et Richie Porte (Trek), reléguant Primoz Roglic à près de 2 minutes (il possédait la veille 57 secondes d’avance).

Les gardiens de musée du Tour – qui pourtant en ont vu –, se souviennent d’exploits semblables. Floyd Landis en 2006 leur parle.

Ce qu'ils ont vu samedi a provoqué une hémorragie rétinienne doublée d'une gangrène des doigts qui tapent sur le clavier… Déjà que les mains étaient congestionnées depuis trois semaines par les numéros d'acrobatie des Jumbo-Visma qui, hier, sont tous tombés dans la fosse du cirque. 

Si on veut profiter pleinement des longues soirées d’automne, quelques informations sur le pédigrée du jeune prodige Pogacar, qualifié de Mozart par la télé.

Son manager ? Le suisse Mauro Gianetti. Celui-ci avait failli passer l'arme à gauche en 1998 sur le Tour de Romandie : trop de produits dopants dans le corps.  

Son soigneur ? Un ancien de Saunier Duval, formidable équipe de chaudières dont Gianetti était le patron. On se souvient que Riccardo Ricco, dit « le cobra », le leader de l'équipe, était tellement chargé qu’il avait été mordu ensuite par les limiers de la lutte antidopage en 2008. En garde a vue à Narbonne. Exclu du Tour.

Son médecin ? Un spécialiste du transport des globules rouges. Une sommité dans le milieu du vélo. 

 

Qu'a fait fait Pogacar sur la ligne d'arrivée? Il est tombé dans les bras de son soigneur .

Le drame c’est ne pas vouloir comprendre ce qui se déroule derrière le vitrail de la victoire.

********

Couvrir le Tour dans un espace temps différent des suiveurs a été la mission donnée cette année par Mediapart (retrouvez reportages et chroniques ici).

L’a t-on réussie, remplie ?

Le lecteur seul a la réponse. Pour l’éclairer, trois-quatre chiffres : 6 554 km parcourus. Soit presque quatre jours à rouler. Douze nuits au camping, dont deux chez une dame qui s'est abonnée sans qu'on lui fasse l’article. Et  huit nuitées chez des connaissances qui ont offert l'hospitalité au nomade. Pas une nuit d'hôtel et pas un seul dîner au restaurant. Onze litres de boissons diverses et énergisantes.

En suivant le parcours, on a poursuivi l'idée de la rencontre, comme le commissaire Juve dans Fantômas poursuit le crime (on peut lui donner les horaires pour prendre un vol direct vers Ljubljana).

Parfois avec réussite. Parfois sans. En s’appliquant la règle suivante : 3 heures de rencontre, 3-5 heures de route, 4-5 heures d’écriture. Et hop, dans le sac de couchage spécial hiver. Il sera rude, car le Tour a été emporté par un vent slovène balayant le ciel jaune des Jumbo Visma. Soit deux ours désormais dans la mansarde du Tour.

Tout a été vertigineux sur ce Tour. Car au-delà de deux rencontres avec trois confrères (L'Humanité, Libération) pour une soirée au pied du Colombier, le suiveur n’a rien vu de la course.

Il a vécu trois semaines en dessous de l'escalier, dans une atmosphère de meublé.

Tout le débat se situe entre ces deux moitiés : celle qui doit voir en salle de presse l'arrivée du jour (comme hier où le rire  nerveux devait le partager au désarroi) afin de rendre compte de la pataphysique que serait redevenue le vélo après quelques années d'espoir ; et celle qui a décidé qu'elle ne pouvait se lier à cette contrainte : son récit se situait en marge.

Le Tour est un sport de résonances. Celles-ci lui parvenaient chaque jour au crépuscule via les ondes gravitationnelles : le suiveur étant un espace temps différent.

Résultat ? L'oreille droite collée à supercherie (pour alimenter son blog). L'oreille gauche collée au pouls du pays (18 étapes «sociales» dans le journal).

Étant fermement décidé à dire comment se fabrique l'information, ni ne rien cacher de ses distractions, lisant à la lampe à huile « La vie des ours slovènes en temps de Covid sur le Tour de France » (aux éditions du Plantigrade), nous tenions à dire au cher lecteur, qu'à horloge atomique du Tour, nous sommes revenus à l'ère glaciaire de la lutte antidopage.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.