Vous avez dit «ensauvagement»… N’est peut-être pas sauvage celui qu’on croit.

La sauvagerie n'est peut-être pas là où le Ministre de l'intérieur la situe, chez les jeunes des quartiers qui s'ensauvagent. Après l'ensauvagement des colons dénoncés par Césaire, les lieux de sauvagerie ne manquent pas dans notre société.

Vous avez dit « ensauvagement »… N’est peut-être pas sauvage celui qu’on croit.

A la grande joie de l’extrême droite et des identitaires, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin a ranimé le mot « ensauvagement » pour épingler les jeunes de ce que l’on appelle les « quartiers », de préférence, colorés ou basanés, français, mais d’origine étrangère, comme on dit, en vue de disqualifier leur nationalité.

Avant de devenir un slogan de l’extrême droite, ce terme, en-sauvagement, construit sur le substantif ou l’adjectif « sauvage », qui signifie retour à la sauvagerie, a une généalogie. En 1806, il prend le sens de “personne qui, par ses actes de sauvagerie, évoque les peuplades primitives” et, finalement, celui “qui échappe aux règles établies”. Mais c’est Aimé Césaire qui, en 1950, dans son Discours sur le colonialisme, retourne, paradoxalement, l’accusation de sauvagerie, en raison des multiples exactions que des colons se sont autorisées dans les lointains empires : et si c’était le colonisateur qui était le sauvage et l’homme des bois le civilisé ? « Je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie. (…) La colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral. (…) Il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. » [1]

La sauvagerie instillée dans notre monde au cours des siècles, à travers la traite des esclaves du commerce triangulaire qui a enrichi des grandes familles de l’ouest de la France, du Havre à Bordeaux en passant par Nantes, sans oublier Marseille, jusqu’au partage du monde entre pays colonisateurs au 19ème siècle n’a pas disparu mais se prolonge sous d’autres formes, plus discrètes, mais non moins insidieuses, dans notre monde contemporain. 

La sauvagerie commence à l’embauche et se prolonge au travail [2]

« Les mentalités évoluent, mais les discriminations liées à l’origine et la couleur de peau perdurent, en particulier au travail. C’est le constat dressé, en juin dernier, par la Commission nationale consultative des droits de l’homme ». D’une manière générale, il est toujours difficile d’apporter des preuves de discrimination. Cependant, des enquêtes menées en 2018 auprès d’une quarantaine d’entreprises ont permis de montrer que la couleur de la peau (visible sur les photos exigées sur les CV), le patronyme et le lieu de domiciliation jouent non seulement à l’embauche mais se prolongent tout au long de la carrière du salarié. “C’est tout un système qui est en cause, un système qui reproduit les inégalités”, notait Jacques Toubon, ex-Défenseur des droits. Il s’agit d’« Un racisme insidieux au quotidien », selon le titre de l’ouvrage de Dorothée Prud’homme, responsable des études à l’Association Française des Managers de la Diversité (AFMD). Le racisme se manifeste, entre autres, dans la discrimination laquelle est l’oxymore d’une forme de sauvagerie douce.

Petit détour par le monde des affaires : « De la sauvagerie en costume cravate »[3]

La finance connaît également sa sauvagerie comme le relate un observateur des salles de marché. « La population des salles de marchés anglaises de cette époque [au début des années 2000] est d'une sauvagerie sans pareille, pour des raisons principalement historiques. Une bonne partie des opérateurs est passée par le "Pitt", la fosse du marché à la criée, où l'on travaille à côté de ses concurrents directs et dans l'ambiance sonore d'un réacteur d'avion. Ils se doivent donc d'être forts en gueule afin de pouvoir se faire entendre et s'imposer dans ce monde essentiellement physique. Le Pitt sera donc un mélange entre les semi voyous de l'East London, vulgaires, phallocrates et violents mais qui ont su imposer leur présence massive dans les transactions à la criée en gueulant du haut de leur accent cockney, et les rejetons de l'establishment qui ont fait les meilleures écoles, les Oxbridge qu'on mettra à l'épreuve du feu sur le Pitt pendant quelques années avant de leur confier des rênes un peu plus solides, et qui semblent mettre des h entre toutes les lettres de tous les mots. Vous aurez donc une caste à part, un mélange improbable de voyous mal élevés qui se prennent pour des esthètes et animent le "shoes commitee" (tous les matins on inspecte la qualité de brossage cirage des chaussures, noires par définition) et d'aristocrates se prenant pour des durs, parlant comme des charretiers en se forçant, enfin au début, après ça vient tout seul. »

Même si l’informatique a réduit le bruit des salles de marché, la violence des opérations financières n’a pas diminué dont les conséquences retombent sauvagement sur le monde du travail avec les fermetures ou les délocalisations des entreprises pour des raisons de profit maximum sans aucune attention aux salariés.

L’optimisation et la fraude fiscale, sport favori des multinationales, qui privent les états de leurs revenus légitimes pour faire face aux charges sociales de leurs populations, aussi bien dans les pays riches que dans les plus pauvres, relèvent bien également de la sauvagerie.

Le jeune PDG de la société Turing Pharmaceuticals, Martin Shkreli, qui augmente de 5.500% le prix de la molécule de pyriméthamine (antipaludéen et, surtout, anti-toxoplasmose), passé du jour au lendemain de 13,5 dollars à 750 dollars... pour un coût de production de 1 dollar, ne s’est-il pas ensauvagé lui aussi ?

Un monde dans lequel, selon Oxfam, près de la moitié des richesses se trouve entre les mains des 1% les plus riches de la planète, tandis que 99% de la population mondiale se partagent l'autre moitié, alors que 7 personnes sur 10 vivent dans un pays où les inégalités se sont creusées ces 30 dernières années, n’est-il pas déjà ensauvagé ?

Monsieur le Ministre de l’intérieur, ne vous trompez pas de sauvage !

Essayez d’élargir un peu votre regard et votre intelligence, à défaut de votre cœur, pour situer ce qui est, effectivement, condamnable dans certains quartiers, qu’on le nomme ensauvagement ou autres incivilités, dans la grande jungle du monde moderne où les plus responsables et les plus coupables réussissent toujours à échapper aux poursuites et aux sanctions de la justice, ceux qui n’ont pas besoin de s’ensauvager car ils sont déjà les vrais sauvages. Ouvrez les yeux et vous verrez que ce ne sont pas seulement quelques jeunes de banlieue qui sont ensauvagés ; c’est toute la société qui est ensauvagée et qu’il faudrait apprivoiser.

 

[1] Par William Audureau, Le Monde 3 septembre 2020.

[2] Femme actuelle 18 septembre 2020.

[3] Par Carl Hedeh, Responsable des ressources humaines dans le secteur financier, octobre 4, 2016. Uffpost.

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