LES ATTENTATS DU 13 NOVEMBRE ONT UNE GENEALOGIE

Tel l’éclair qui foudroie, les attentats de Daesh sur la région parisienne ont surpris les victimes qui participaient à un concert ou qui buvaient un verre à la terrasse d’un café, frappant de sidération les témoins, les familles, les amis et la France entière, en cette belle soirée du vendredi 13 novembre, et jusqu’aux extrémités du monde.

Pourtant, l’orage grondait, comme l’avait prophétisé, quelques semaines plus tôt, l’ancien juge anti-terroriste, Marc Trévidic, que tout le monde cite depuis lors à plaisir. Que disait-il alors ? Qu’il fallait nous attendre au pire : « Les jours les plus sombres sont devant nous. La vraie guerre que l'EI (Etat Islamique) entend porter sur notre sol n'a pas encore commencé… La France est, de fait, confrontée à une double menace : celle du déferlement de ce que j'appelle les "scuds " humains du djihad individuel, ces hommes qui passent à l'action sans grande formation ni préparation, agissant seuls, avec plus ou moins de réussite, comme on a pu le voir ces derniers temps. Et celle, sans commune mesure, que je redoute : des actions d'envergure que prépare sans aucun doute l'EI, comme celles menées par Al-Qaïda, qui se sont soldées parfois par des carnages effroyables ».

Nos dirigeants politiques, toutes tendances confondues, auraient bien fait et feraient bien de faire une analyse attentive de cette longue interview donnée à Match, voici un mois et demi, au lieu de s’engager dans une batterie de mesures sécuritaires aux effets immédiats, quasi populistes, mais qui ne reflètent pas la profondeur de champ que demandent pareils événements. Les « dispositifs "Sentinelle ", "Vigipirate " et même l’état d’urgence protègent certains endroits, rassurent la population, dit Marc Trévidic. Mais, en fait, il déplace la menace. Cela n'évitera jamais que des hommes déterminés passent à l'action ici ou ailleurs. Si cela leur paraît trop compliqué de s'en prendre à un objectif sous surveillance, ils en trouveront un autre : un cinéma, un centre commercial, un rassemblement populaire… Sentinelle, Vigipirate, on ne peut pas se permettre de s'en priver, la population ne le comprendrait pas, mais fondamentalement cela ne résout rien. Cela ne freinera pas les hommes de l'EI le jour où ils décideront de passer à la vitesse supérieure et de commettre des attentats d'ampleur. D'autant que nous sommes incapables d'enrayer leur montée en puissance constante. Nul doute que le groupe soit actuellement en train de bâtir les structures, les réseaux, de former les hommes pour concevoir des plans d'attentats de masse. Ils préparent le terrain pour pouvoir frapper fort »…

Après les attentats de 2001, les Etats Unis, choqués par cette attaque inouïe sur leur propre sol, se sont trouvés confrontés à ces méthodes terroristes auxquelles ils ont répondu par des réponses terroristes également, hors de toute légalité et sans résultat. « Cela fait des années que les Etats-Unis éliminent des chefs, des stratèges, des recruteurs au Yémen, en Afghanistan, en Somalie, mais sans affaiblir les groupes visés. Cela n'a jamais marché ! Je ne crois pas au bien-fondé de la stratégie française. Peut-on penser déstabiliser Daech et nuire à ses objectifs en éliminant des leaders, des "opérationnels", qui auraient été repérés? Y a-t-il des chefs d'une telle importance qu'ils ne puissent être remplacés, dans l'heure, par d'autres hommes ? Rien n'est moins sûr. De toute façon, ils nous ont "dans le collimateur " et, de ce point de vue-là, ça ne changera rien! Cela peut même avoir l'effet inverse que celui recherché en créant des "vocations " ».

En fait, ce sont les vrais moyens de lutte antiterroriste qui manquent : « ils sont clairement devenus très insuffisants, et je pèse mes mots. On frise l'indigence à l'heure où la menace n'a jamais été aussi forte. Ces deux dernières années, j'ai constaté par moi-même qu'il n'y avait parfois plus d'enquêteurs pour mener les investigations dont nous avions besoin ! On fait donc le strict minimum, sans pouvoir pousser les enquêtes, sans "SAV ", au risque de passer à côté de graves menaces. Les politiques prennent des postures martiales, mais ils n'ont pas de vision à long terme. Nous, les juges, les policiers de la DGSI, les hommes de terrain, nous sommes complètement débordés. Nous risquons d' "aller dans le mur"…

 « Le pouvoir exécutif veut avoir des services de renseignements tous puissants sur lesquels il a la main. Les juges spécialisés et leur liberté d’agir ont été écartés. C’est confortable pour un gouvernement, dangereux pour la société. Je crains que l’on en arrive de plus en plus à des méthodes extra-judiciaires, administratives, sans recours, arbitraires. Comme l’ont fait les Américains à Guantanamo. Ce chemin ferait, selon moi, le jeu de ceux que nous combattons en nourrissant les sentiments anti-occidentaux et anti-français ».

En effet, pourquoi l’EI s’en prend-il à la France ? Bien sûr, il y a la proximité géographique incomparable avec les Etats Unis dont la France est complice dans la lutte contre l’EI ; il y a aussi la grande facilité de circulation à l’intérieur de l’Europe pour les citoyens européens que sont les jihadistes ; mais, surtout « La France a un lourd "passif" aux yeux des islamistes. Pour eux, c'est toujours une nation coloniale, revendiquant parfois ses racines chrétiennes, soutenant ouvertement Israël, vendant des armes aux pays dits "mécréants et corrompus " du Golfe ou du Moyen-Orient. Et une nation qui opprimerait délibérément son importante communauté musulmane. Ce dernier argument est un axe de propagande essentiel pour l'EI. Nos forces armées sont aussi intervenues au Mali pour arrêter les islamistes, même si ce ne sont pas les mêmes réseaux. Les djihadistes se présentent comme les seuls vrais défenseurs d’un Islam opprimé par l’Occident. C’est ce que j’entendais sans arrêt lors des auditions. Ils évoquent les guerres d’Irak, le conflit israélo-palestinien, sélectionnent les arguments pour légitimer leur action ».

Sans prendre le juge Trévidic pour un oracle, reconnaissons d’abord qu’à travers les entretiens et les enquêtes qu’il a menés en collaboration avec les services de renseignements, sa position de chef de la section antiterroriste lui a permis de voir clair et d’anticiper, par la parole, ces événements tragiques du 13 novembre et, surtout, d’en ébaucher les causes.

Ainsi, les vagues de la civilisation que Georges W. Bush promettait d’apporter au Moyen Orient en attaquant le régime de Saddam Hussein sont maintenant en train d’envahir nos terres. Nous pleurons 129 morts aujourd’hui, et ce sont, bien sûr, 129 de trop. Mais, est-ce que nous pensons que, chaque jour, en Irak, ce sont des dizaines de personnes qui perdent la vie dans des attentats depuis le départ des américains, sans parler des centaines de milliers d’autres, tuées pendant les dix années de leur présence depuis l’invasion de l’Irak en 2003. C’est là qu’est né l’Etat Islamique, dès 2006, sur les ruines du régime, pendu, de Saddam Hussein. C’est « La revanche de l’histoire » qui nous atteint, selon le titre du livre de Myriam Benraad. L’assassinat de Mouammar Kadhafi a non seulement déstabilisé la Lybie, abandonnée depuis au chaos, mais livré les armes de ses arsenaux à tous les djihadistes du Sahel, du Mali au Tchad, en passant par le Nigéria de Boko Haram… sans parler de la Syrie où se forment et s’entraînent nos concitoyens radicalisés dans nos prisons…

« Les faits sont têtus », écrivait Lénine à ses camarades le 17 octobre 2017, expression qu’Olivier Berruyer a repris comme titre de son livre, paru voici deux ans, et auquel il fait référence dans son blog du 13 novembre. Non seulement, les faits sont têtus mais ils ont une mémoire et une histoire ; et c’est même pour cela qu’ils sont têtus et qu’on ne peut pas y répondre ni les évacuer par quelques mesures immédiates et aveugles, sans faire l’effort de les revisiter.

C’est aussi ce que plaident, justement, deux historiens : Sophie Bessis et Mohamed Harbi dans CAPJPO EuroPalestine : « nous payons les inconséquences de la politique française au Moyen Orient ». Partageant leur position à ce sujet, je me permets de les citer longuement.

« L’autre matrice du délire rationnel des tueurs djihadistes est la question israélo-palestinienne. Depuis des décennies, les mêmes dirigeants occidentaux, tétanisés par la mémoire du judéocide perpétré il y a soixante-dix ans au cœur de l’Europe, se refusent à faire appliquer les résolutions de l’ONU susceptibles de résoudre le problème et se soumettent aux diktats de l’extrême droite israélienne aujourd’hui au pouvoir, qui a fait de la tragédie juive du XXe siècle un fonds de commerce.

On ne dira jamais assez à quel point le double standard érigé en principe politique au Moyen-Orient a nourri le ressentiment, instrumentalisé en haine par les entrepreneurs identitaires de tous bords. Alors oui, soyons réalistes, demandons l’impossible. Exigeons que la France mette un terme à ses relations privilégiées avec l’Arabie saoudite et le Qatar, les deux monarchies où l’islam wahhabite est la religion officielle, tant qu’elles n’auront pas coupé tout lien avec leurs épigones djihadistes, tant que leurs lois et leurs pratiques iront à l’encontre d’un minimum décent d’humanité.

Exigeons aussi de ce qu’on appelle « la communauté internationale » qu’elle fasse immédiatement appliquer les résolutions des Nations unies concernant l’occupation israélienne et qu’elle entérine sans délai la création trop longtemps différée de l’Etat palestinien par le retour d’Israël dans ses frontières du 4 juin 1967.

Ces deux mesures, dont riront les tenants d’une realpolitik dont on ne compte plus les conséquences catastrophiques, n’élimineront pas en un instant la menace djihadiste, aujourd’hui partout enracinée. Mais elles auront l’immense mérite d’en assécher partiellement le terreau. Alors, et alors seulement, les mesures antiterroristes prises aujourd’hui en l’absence de toute vision politique pourraient commencer à devenir efficaces ».

N’oublions pas l’argument qu’a donné Ben Ladden pour justifier les attaques portées aux Etats Unis le 11 septembre 2001 : il s’agissait, a-t-il dit, de venger les palestiniens victimes d’Israël. Depuis 1948, le conflit, latent ou ouvert, israélo-palestinien est l’abcès de fixation de toute la communauté internationale. L’injustice des occidentaux qui a donné naissance à l’état d’Israël, non seulement n’a pas été réparée, mais s’aggrave chaque jour sous l’occupation croissante des territoires occupés par le dernier état colonial de la planète qui fait vivre aux palestiniens un régime d’apartheid, voire d’extermination. Tant que cette question ne sera pas « traitée », malheureusement, l’histoire continuera de se venger, ailleurs et jusque chez nous.

18 novembre 2015

Jean-Louis Marolleau

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