4ème anniversaire

Avec trois jours de retard pour cause de difficulté avec le blog de Mediapart, je reprends l'article que j'ai rédigé le 20 mars 2016 au moment de la signature du traité entre l'Europe et la Turquie

Conséquence tragique de ce honteux traité par lequel l'Europe a abdiqué ses valeurs fondamentales en confiant à un pays sans droit la garde de ceux qu'elle refusait d'accueillir, aujourd'hui, la Turquie a rompu le traité, le compte financier n'y étant pas. Les émigrés libérés se heurtent aux forces armées grecques qui les repoussent. On est toujours dans la même logique de protection de nos frontières plus importantes que la vie de milliers de personnes en situation de survie.

LE JOUR DE HONTE EST ARRIVE

20 MARS 2016, PAR JEAN-LOUIS MAROLLEAU
Les 28 dirigeants de l’Europe se félicitent de l’« accord historique », selon le Premier ministre Turc, qu’ils ont signé le 18 mars pour régler la crise migratoire et le problème des réfugiés. En fait, c’est plutôt le jour de honte, redouté et annoncé par tous ceux qui croient encore aux valeurs de l’Europe, qui est arrivé. Une semaine avant cette signature, une dizaine de personnalités de plusieurs pays publiaient une tribune d’alerte dans Le Monde [1] : « Pas d’alternative : droit d’asile ou barbarie ». C’est clair : avec un tel accord, salmigondis d’arguties et de marchandages juridiques qui joue avec le droit, et, en plus, inapplicable, nos dirigeants ont opté pour cette dernière. Comment en est-on arrivé là ? En effet, contrairement à ce que nous serine notre Premier Ministre, Manuel Vals, chercher à comprendre n’est pas excuser : là encore, il faut donc essayer de comprendre comment notre union européenne a pu tomber dans une telle déchéance, non pas nationale, mais internationale et collective, de ses propres fondations.
Devant le flux croissant des réfugiés et des migrants, à l’exception exemplaire de l’Allemagne, la plupart des gouvernements européens, ignorant leur propre histoire faite aussi de migrations, ont été incapables de mettre fin aux causes de l’exode et se sont repliés frileusement sur leurs propres frontières, les fermant par des murs, des barbelés ou des clôtures électriques ; beaucoup plus timorés que leurs propres populations, souvent accueillantes et généreuses dans tous les pays [2], et favorables à 70% à l’accueil des réfugiés. Pourtant, l’effort que demande un accueil digne de ces migrants ne dépasse pas les capacités de l’Europe, sans proportion avec ce que supportent d’autres pays, beaucoup plus petits, comme le Liban et la Jordanie, qui accueillent chacun autant que l’Europe toute entière, un million de réfugiés. Non seulement les pays européens ont la capacité d’accueillir ces migrations, mais, comme le souligne un rapport de l’OCDE, c’est peut-être leur chance pour répondre au vieillissement de leurs populations et pour renforcer leur économie.
Sous la pression d’extrêmes droites, certes minoritaires, mais agissantes et virulentes, au lieu d’"expliquer la situation à leurs opinions publiques et d’organiser la solidarité en dépassant les égoïsmes nationaux ", les gouvernants européens cèdent aux préjugés anti émigration et entretiennent, souvent, via des médias peu éclairés voire partisans, la peur des immigrés. « Dans le miroir de la crise des réfugiés, c’est le visage hideux d’une Europe populiste, xénophobe, claquemurée dans ses égoïsme nationaux et ses peurs fantasmatiques qui nous est offert » écrivent François Bonnet et Amélie Poinssot dans Mediapart.
Là-dessus, les attentats terroristes, pourtant, le plus souvent, exécutés par des autochtones, sont venus renforcer la peur générique de l’étranger. Suivant l’exemple du patriot act américain choisi par G.W. Bush après les attaques des deux tours du world trade center et du pentagone, la France en particulier, et toute l’Europe avec elle, ont donné la priorité à la sécurité sur la liberté avec le risque annoncé par Benjamin Franklin : " Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux." Le premier ministre français, qui répète dans chacune de ses interventions que « nous sommes en guerre » et qu’il nous faut rester mobilisés, exaspère la peur et, par là, les sentiments xénophobes.
Après la chute du mur de Berlin en 1989, célébré dans le monde entier comme l’ouverture à la liberté, c’est le triomphe de la politique des murs qui s’impose désormais dont Israël a été l’initiateur dans les dernières décennies pour se protéger des attentats perpétrés par des Palestiniens, au lieu de construire un chemin vers la paix : 55 murs dans le monde qui courent sur 40.000 kilomètres dont 8.000 construits dans les vingt-cinq dernières années. Terrible retour en arrière, régression ignoble des pays occidentaux, reniement inacceptable des valeurs qui les fondent.
A qui l’accord signé par l’Union européenne remet-il la garde des réfugiés ? A la Turquie qui muselle l’opposition, traque les journalistes et les médias, qui enferme ses juges et qui relance une guerre civile contre les kurdes, ses propres concitoyens. Quelle garantie peut-elle attendre d’un pareil partenaire qui y voit l’opportunité d’importants financements et surtout de relancer les négociations pour son entrée dans l’Union.
Pourtant, sur le plan juridique, l'Union européenne disposait d'autres outils pour gérer cette « crise » des réfugiés, en particulier, du statut de « protection temporaire » issu d'une directive du 20 juillet 2001, qui avait été décidée après la guerre du Kosovo et qui peut être activé dans le cas d'un afflux massif de personnes : même temporaire, il offre un titre de séjour de un à trois ans, et ouvre des droits : droit de travailler, de suivre une formation, de faire un stage en entreprise, mais aussi droit à des aide sociales, à l'accès au logement et au système éducatif pour les mineurs [3]. Ce dispositif qui ouvrait des perspectives d’avenir pouvait être mis en œuvre sans coûter plus cher à chaque pays que l’énorme somme mise à la disposition de la Turquie, sans parler de l’aide apportée à la Grèce qui croule sous le poids des réfugiés.
Pour conclure, je cite le message des personnalités évoquées ci-dessus: « À plus long terme, l’Europe - confrontée à l’un de ces grands défis qui changent le cours de l’histoire des peuples - doit élaborer un plan démocratiquement contrôlé d’aide aux rescapés du massacre et à ceux qui leur portent secours : non seulement des quotas d’accueil, mais des aides sociales et éducatives, des constructions de logements décents, donc un budget spécial et des dispositions légales garantissant les droits nouveaux qui insèrent dignement et pacifiquement les populations déplacées dans les sociétés d’accueil. Il n’y a pas d’autre alternative que celle-ci : hospitalité et droit d’asile, ou barbarie ! ». En espérant encore qu’après ce lamentable accord, l’Europe saura quand même se ressaisir et inventer une sortie du dilemme annoncé.
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[1] Michel Agier, anthropologue, EHESS ; Etienne Balibar, philosophe et sociologue, Université de Paris-Ouest - Nanterre La Défense ; Judith Butler, philosophe, University of California - Berkeley ; Patrice Cohen-Séat,membre de la direction nationale du Parti Communiste ; Etienne Tassin (philosophe, Université Paris Diderot) ; Frieder Otto Wolf, philosophe, Freie Universität B.
[2] Des aides citoyennes : Par contraste, ce sont les simples citoyens d’Europe et d’ailleurs : pêcheurs et habitants de Lampedusa et de Lesbos, militants des associations de secours aux réfugiés et des réseaux de soutien aux migrants, foyers d’hébergement laïque ou religieux, relayés par des artistes et des intellectuels, qui ont sauvé l’honneur et montré la voie d’une solution. Ils se heurtent cependant à l’insuffisance des moyens, à l’hostilité parfois violente des pouvoirs publics, et doivent faire face, comme les réfugiés et les migrants eux-mêmes, au développement rapide d’un front européen de la xénophobie, allant d’organisations violentes, ouvertement racistes ou néofascistes, jusqu’à des leaders politiques « respectables » et des gouvernements de plus en plus gagnés par l’autoritarisme, le nationalisme et la démagogie. Deux Europes totalement incompatibles sont ainsi face à face, entre lesquelles il faut désormais choisir.
[3] Mediapart, 18 février 2016, par Amélie Poinssot.

 

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