Lettre ouverte au Président de la République

La pandémie vous aurait-elle ouvert les yeux sur les impasses où nous conduisait votre politique ? Aurait-elle opéré une véritable conversion de la vision que vous portez désormais sur notre monde ? Questions à suivre. Confiance vigilante dans l'attente de la réalisation des engagements.

Monsieur le Président,
Votre allocution à la Nation le 12 mars 2020 a surpris tout le monde, moins par les mesures radicales qu’elle annonçait que par le changement de ton, pour ne pas dire de cap qu’elle révélait, et que vous mainteniez pourtant jusqu’ici de manière irrévocable depuis l’origine de votre mandat. La pandémie vous aurait-elle ouvert les yeux sur les impasses où nous conduisait votre politique ? Aurait-elle opéré une véritable conversion de la vision que vous portez désormais sur notre monde ?
C’est un peu ce que laissait entendre Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, sur C l’hebdo de France 5, le 14 mars, deux jours après vous avoir entendu : « c’était un Macron formidable… Mais un Macron qui disait l’inverse de Macron… Le ‘nous’ à la place du ‘Je’…, le nous de solidarité, de fraternité, de compassion… L’argent arrive, le service public, les hospitaliers… ».
Reprenons quelques phrases fortes de cette intervention et, vous faisant confiance ou, du moins, vous accordant le bénéfice du doute, essayons de nous projeter dans le monde qu’elles esquissent.
Face à l’épidémie qui s’accélère, « la priorité absolue pour notre Nation sera notre santé. Je ne transigerai sur rien » avez-vous dit. « La santé n'a pas de prix. Le Gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies quoi qu'il en coûte ».
Pas de prix…, quoi qu’il en coûte (3 fois)…, tous les moyens financiers… : quelles paroles ! Apparemment, vous avez enfin compris que « l’austérité sanitaire tue », comme le dit Gaël Giraud . Tout d’un coup, l’argent semble retrouver, dans une société équitable, la place qu’il n’aurait jamais dû quitter : servir le bien commun au lieu d’aller enrichir les riches par la spéculation ou augmenter les dividendes des actionnaires. Partageriez-vous, tardivement, ce que François Hollande proclamait en 2012 dans son discours de campagne électorale mais qu’il n’a jamais appliqué : « mon ennemi, c’est la finance ! » Car c’est bien le système économico-financier néo libéral qui, chez nous, a démantelé les services publics, à commencer par le système de santé dont nous étions si fiers il y a trente ans, qui pille et gaspille sans compter les ressources de la planète la livrant à la pollution et au réchauffement climatique, qui expose les salariés, mal défendus par un code du travail revisité, à la rapacité des multinationales, qui se préparait à appauvrir les retraités après les chômeurs.
Essayons de vous suivre dans vos engagements futurs : « Beaucoup des décisions que nous sommes en train de prendre, beaucoup des changements auxquels nous sommes en train de procéder, nous les garderons parce que nous apprenons aussi de cette crise, parce que nos soignants sont formidables d'innovation et de mobilisation, et ce que nous sommes en train de faire, nous en tirerons toutes les leçons et sortirons avec un système de santé encore plus fort ».
En fait, n’oublions pas deux choses : le 1er conseil des ministres consacré à l’épidémie du coronavirus a plutôt traité des ordonnances à soumettre au parlement pour la loi sur les retraites qui paraissait plus urgente ; par ailleurs, c’est la pandémie du coronavirus qui a mis fin à une grève de près d’un an des personnels de santé publique, aux manifestations de rues, médecins, infirmiers comme aide soignants en blouses blanches, au retrait de leur responsabilité administrative de plus de mille chefs de service pour protester contre la destruction de l’hôpital. Quelle conversion ! Du mépris à l’éloge !
Là encore, essayons de vous faire confiance : il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas idées. Or vous êtes loin d’être un imbécile. Donc… Vous avez d’ailleurs annoncé, trois semaines plus tard, le 26 mars, un vaste plan de revalorisation immédiate du personnel médical et de restructuration de tout le système de santé. Dont acte.
Mais, bien sûr, si c’est notre système de santé qui est, actuellement, sur la sellette, toute la société s’en trouve ébranlée et menacée : vous en êtes parfaitement conscient. C’est pourquoi, vous faites face également aux autres défis, avec la même détermination. C’est encore ce que constate Edwy Plenel : « Tout d’un coup, Macron comprend ce que son peuple n’avait cessé de lui dire depuis le début de son mandat et qu’il ne voulait pas entendre ».
Là, il faut vous citer longuement : «L'épreuve que nous traversons exige une mobilisation générale sur le plan économique. Déjà, des restaurateurs, des commerçants, des artisans, des hôteliers, des professionnels du tourisme, de la culture, de l'événementiel, du transport souffrent, je le sais. Les entrepreneurs s'inquiètent pour leurs carnets de commandes, et tous, vous vous interrogez pour votre emploi, pour votre pouvoir d'achat. Cette épreuve exige aussi une mobilisation sociale envers les plus démunis, les plus fragiles. Nous n'ajouterons pas aux difficultés sanitaires la peur de la faillite pour les entrepreneurs, l'angoisse du chômage et des fins de mois difficiles pour les salariés… Aussi, tout sera mis en œuvre pour protéger nos salariés et pour protéger nos entreprises quoi qu'il en coûte, là aussi. Dès les jours à venir, un mécanisme exceptionnel et massif de chômage partiel sera mis en œuvre… L'Etat prendra en charge l'indemnisation des salariés contraints à rester chez eux. Je veux que nous puissions protéger aussi nos indépendants… Nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour donner cette garantie sur le plan économique… Toutes les entreprises qui le souhaitent pourront reporter sans justification, sans formalité, sans pénalité le paiement des cotisations et impôts dus en mars ». Tout y est ; tout est dit.
Et vous essayerez encore d’entraîner l’Europe dans cette révolution pour protéger son économie : « nous, Européens, ne laisserons pas une crise financière et économique se propager »… « En parallèle, j'ai demandé au Gouvernement de préparer d'ores et déjà un plan de relance national et européen cohérent avec nos priorités et nos engagements pour l'avenir… Nous réagirons fort et nous réagirons vite. L'ensemble des gouvernements européens doit prendre les décisions de soutien de l'activité puis de relance, quoi qu'il en coûte ».
Dans ce sens, une première réaction heureuse de l’Europe est d’avoir fait sauter le tabou des 3% de déficit budgétaire qui avait mis la Grèce à genoux. Par ailleurs, la Banque Centrale Européenne a débloqué 750 milliards d’euros.
Evidemment, pour que nous vous fassions confiance, il faudra que ces paroles fortes ne restent pas des mots : « word, words word… » mais soient mises en œuvre dans toutes leurs dimensions et ne donnent pas lieu à des contresens qui consisteraient à vouloir revenir au stade antérieur à la pandémie comme s’il s’agissait d’une simple crise. En effet, il faut remonter aux causes de cette pandémie, dont la première, étonnamment, est la destruction de la biodiversité ainsi que la déforestation à grande échelle sur toute la planète qui nous ont rapprochés d’animaux sauvages porteurs de pathologies lesquelles nous ont contaminés. Mais c’est aussi toute l’organisation de la mondialisation dont les chaînes de valeur fonctionnaient à flux tendus pour minimiser les coûts et augmenter les profits avec la multiplication et l’accélération des échanges en tous sens, des personnes comme des marchandises.
En fait, chez nous comme dans l’ensemble du monde, cette pandémie résulte d’un certain nombre d’erreurs de nos politiques publiques qui, en France, depuis une bonne vingtaine d’années, ont démantelé les services publics, à commencer par le service sanitaire, en vue de maximiser les profits. Vous n’en êtes pas le seul auteur, mais vous avez plutôt accéléré le pas dans cette direction.
A vous écouter, vous semblez en train d’apprendre de cette crise et en tirer les leçons. Vous envisagez de conserver certains changements adoptés en ce temps de pandémie. Mais, attention à ne pas revenir aux réflexes anciens : un retour en arrière, comme en 2008, serait aussi désastreux que suicidaire car les pandémies vont se multiplier et casseront à nouveau ce que nous reconstruirons à l’identique. C’est toute l’économie française qu’il faut reconstruire en l’orientant vers la crise écologico-climatique qui est déjà là et qui n’attend pas non plus, pas plus que la pandémie. Cette fois-ci, ce ne sont pas les banques qu’il faut renflouer lesquelles avaient bénéficié de centaines de milliards qu’elles avaient investis dans la spéculation financière, mais l’économie réelle dont une partie sort ruinée de ce confinement sanitaire avec la cohorte de personnes qui vont se retrouver sans emploi. Pour répondre aux énormes besoins financiers, il faudra revoir de fond en comble, avec nos partenaires, notre système fiscal inéquitable, en traquant en particulier la fraude et l’optimisation fiscales. L’empressement actuel, comme chez le Président Trump, à relancer rapidement l’économie à coup de centaines de milliards n’est peut-être pas du meilleur augure et éveille des soupçons…
Encore une fois, comme le disait Edwy Plenel, « nous sommes preneurs » de vos paroles ; nous en attendons seulement, avec un regard vigilant, la réalisation dans les semaines et les mois qui viennent. Espérons que la leçon portera.

28 mars 2020
Jean-Louis Marolleau

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