DEFLAGRATION SUR LES RYTHMES ET LE SENS DE NOS VIES

La pandémie a cassé le rythme de nos vies. Une des causes est d'avoir mis en équation le temps et l'argent. L'Afrique pour laquelle le temps n'est pas de l'argent peut nous apporter la sagesse.

DEFLAGRATION SUR LES RYTHMES ET LE SENS DE NOS VIES

Le temps et les rythmes
En quelques semaines, nos rythmes de vie, généralement plutôt rapides, ont volé en éclat, nos agendas ont été pulvérisés. Tandis que la moitié de la planète se repliait sur elle-même pour combattre la contagion du corona virus, du jour au lendemain, c’est tout le fonctionnement habituel de nos sociétés qui est annulé, différé, renvoyé, suspendu, interdit, pour urgence sanitaire : rendez-vous, réunions, rencontres, séminaires, colloques, congrès, formations… ; mais aussi compétitions sportives, matches, concerts, festivals et pièces de théâtre, rassemblements, manifestations, cultes religieux… ; et encore, simples promenades, espaces verts, vacances, petit verre aux terrasses des cafés... ; et même l’accompagnement des mourants… Les structures mêmes de la société sont touchées : entreprises, magasins et services sont fermées ou tournent au ralenti ; crèches, écoles, établissements secondaires, universités sont fermés également… Un coup de frein brutal vient bloquer le rythme accéléré de nos activités quotidiennes ou périodiques : toute affaire cessante, au sens fort de l’expression, priorité vitale est donnée à la lutte contre la pandémie ; la vie, directement menacée de mort, l’emporte sur son entretien assuré par l’économie ; la vie passe avant l’argent. Et, ce que l’urgence climatique n’avait pas obtenu, ce qui paraissait aussi impensable qu’impossible a, tout d’un coup, été fait : la moitié de l’humanité s’arrête, confinée pour un temps.
Nos vies qui, depuis la découverte de l’électricité, ne connaissent plus les rythmes de la nature : ni le jour ni la nuit ; ni ne respectent les saisons (il faut produire en toute saison et à contresaison) ; nos vies exposées 7/7 et 24 x 24 comme l’exhibent certaines publicités qui ne savent plus distinguer l’urgent de l’important, incapables d’attendre et de patienter ; nos vies qui sont emportées dans le vertige de l’immédiat où tout devient urgent... Soudain, nos vies s’arrêtent, nous laissant sidérés et hors de nous-mêmes. Ecoutons Lamartine : ”Ô temps! Suspends ton vol ! et vous, heures propices, suspendez votre cours !” et profitons de ce crédit temps inattendu pour rentrer en nous-mêmes.
En cette circonstance plus qu’exceptionnelle, inédite depuis l’origine de l’humanité, le politique, de plus en plus soumis depuis une trentaine d’années aux pouvoirs des multinationales et des banques dont les ressources financières dépassent souvent celles des banques centrales nationales, retrouve soudain sa fonction de puissance publique, seule capable de faire face à une catastrophe générale qui dépasse tous les intérêts particuliers et privés : la crise majeure qui a frappé notre pays a autorisé l’État à prendre des mesures d’exception extrêmement liberticides. Et le plus remarquable en ces circonstances, c’est que, malgré la violence de la décision d’enfermer chacune et chacun chez soi, sauf rares exceptions, elle est obéie et respectée : se sentant menacé, tout le monde se soumet et accepte ce pénible confinement qui limite sa liberté et barre tous les désirs et même certains besoins.

Le temps, l’argent et les inégalités
Du coup, pour presque toute la planète, le temps, dévalorisé, s’est en quelque sorte arrêté, mais pas l’argent qui continue à circuler, mais de façon chaotique du fait que le temps ne suit pas.
Un ami africain ouvrait un séminaire sur les questions de développement par cette déclaration : « ce n’est pas un africain qui pouvait inventer ce proverbe : ‘le temps est de l’argent’. En Afrique, le temps n’est pas de l’argent ». Par contre, c’est l’occident qui a développé cette équivalence réversible jusqu’à en faire le théorème de toute son économie et même le paradigme de toute sa civilisation : le temps est devenu de l’argent et l’argent fait gagner du temps, ouvrant ainsi la spirale des inégalités croissantes ; en effet, le temps n’a pas la même valeur pour tout le monde : il y a même de plus en plus de gens pour lesquels il ne vaut rien, faute de pouvoir le valoriser par un emploi ou du travail. De là, pour certains, le souci permanent de gagner du temps pour gagner toujours plus d’argent. Talonné par le souci du plus grand profit, le temps s’est accéléré : tout le monde court, et de plus en plus vite, sans toujours savoir ni vers où ni pour quoi, perdant le sens et la finalité de ses activités : les rythmes de travail s’accélèrent ; les délais et les chaînes de valeurs sont raccourcis, en limitant, voire en supprimant les stocks qui fonctionnent désormais à flux tendus ; les entreprises et centres de production sont délocalisés pour économiser les frais de main d’œuvre... Ainsi tout le monde est soumis à la tyrannie de l’argent.
C’est pourquoi les milieux financiers et boursiers sont tellement affolés par la pandémie du corona virus : l’effondrement de la production économique casse les indices des bourses et les taux de croissance de tous les pays de la planète. Du coup, les yeux fixés sur leurs écrans qui annoncent en temps réel les mouvements financiers du monde, les entreprises et les économistes sont impatients de voir le confinement cesser pour revenir, le plus vite possible, aux capacités antérieures de production et même, pour rattraper le temps perdu pendant cette crise, ignorant la sagesse des peuples : « le temps perdu ne se rattrape jamais… ».
Jésus disait : « nul ne peut servir deux maîtres : ou bien vous il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent » (Mt 6.24). Dieu ayant disparu dans la culture occidentale– ou serait même mort –, il ne reste plus qu’un seul maître, le roi argent, qui exerce un pouvoir tyrannique sur toutes nos sociétés et sur chacun de nous. C’est la boussole de la plupart des entreprises dont il dicte les décisions généralement orientées en vue du plus grand profit au détriment des personnes aussi bien que de l’environnement ; c’est l’obsession des pouvoirs publics qui croule sous le poids des dettes à la recherche permanente d’économies ; c’est évidemment aussi le souci de chacun, puisque toute notre vie a été monétisée au point qu’on peut difficilement vivre sans argent.
L’intelligence humaine qui a eu la sagesse d’inventer cet instrument génial de transaction qu’est l’argent lequel a remplacé le troc, démarche pénible et onéreuse au sens étymologique. Stimulée par son succès, dans les dernières décennies, elle a créé toutes sortes d’instruments financiers, à la fois de plus en plus sophistiqués et risqués, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la production et l’échange de biens ou de services de l’économie réelle mais qui permettent de jouer avec l’argent pour en produire de plus en plus, en un mot, de spéculer. C’est ainsi que se sont construites d’immenses fortunes, quasi inépuisables, qui n’ont comme finalité que de se reproduire pour s’accroitre encore davantage, et qui creusent ainsi un gouffre avec tous ceux qui ne vivent que leur maigre salaire et, pis encore, avec ceux qui n’ont pas de travail. Ce monde de la finance qui commande l’ensemble du monde d’aujourd’hui, jusqu’aux pouvoirs publics réduits à des fonctions de quémandeurs, induit des tensions sociales croissantes qui peuvent dégénérer en véritables révoltes ou conflits.

Retour à la sagesse
C’est là qu’il est bon d’écouter ce poème de Césaire revenu à son pays natal et de revenir à la sagesse de l’Afrique, pour laquelle le temps n’est - ou n’était - pas de l’argent, qui pourraient éclairer le monde obscur dans lequel nous nous débattons :

« Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole
Ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité
Ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel
Mais ils savent en ses moindres recoins le pays de souffrance
Ceux qui n’ont connu de voyages que de déracinements
Ceux qui se sont assouplis aux agenouillements
Ceux qu’on domestiqua et christianisa
Ceux qu’on inocula d’abâtardissement […]
... Mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre […]
… Par-dessus bord mes richesses pérégrines
Par-dessus bord mes faussetés authentiques […]
… Écoutez le monde blanc
horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !
Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité
ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre.

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