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Billet de blog 13 août 2021

Aider l'Algérie, mais laquelle ?

Mon précédent communiqué (« La Kabylie brûle, et ce n’est pas une métaphore ») a été transmis sur mon « blog » de lecteur de Mediapart le 9 août au matin. En voici rappelés puis développés les points initiaux :

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

  • a) faire connaître le barrage bureaucratique que les douanes en Algérie établissaient contre l’afflux de dons émanant de la diaspora, et concernant principalement du matériel sanitaire puisque le drame était alors la flambée épidémique ;
  • b) évoquer l’oukase édicté par l’ambassade d’Algérie en France, visant à contrôler tous les réseaux de dons qui s’étaient constitués en soutien notamment aux régions kabyles (en partie parce qu’elle était alors une des plus touchées par l’épidémie et en partie car sa diaspora en France est traditionnellement importante) ;
  • c) relayer l’appel au rassemblement devant cette ambassade à Paris pour le samedi 14 août, en protestation contre ces blocages.

La vague d’incendies qui a commencé dans le nord-est de l’Algérie le 8 août frappait  très majoritairement la Kabylie à ce moment-là, dans la région du Tizi Ouzou. Elle s’est ensuite propagée à l’est dans la Petite Kabylie et au-delà, et quelque peu à l’ouest vers Alger.

Le cumul de ces deux catastrophes a créé une situation infernale dans laquelle la population démunie a désigné (déploré ? dénoncé ?) l’incurie et l’absence des services sanitaires et de sécurité civile de l’État. Ceci poursuit un très ancien sentiment de confinement de régions où de notoriété publique l’État ne développe que les mosquées.

Je n’ai pas inventé ces relations, qui motivent fréquemment des campagnes « anti-kabyles » de la part des autorités centrales – et encore récemment du fait du mouvement « Hirak ». Elles conduisent en revanche à tenter d’en faire connaître internationalement des moments particuliers où la solidarité et la vérité pourraient se faire jour.

Mon point de vue n’est évidemment pas anti-algérien : je suis bien d’accord que l’État central règne à peu près partout avec le même talent. Par État est désignée ici sa haute hiérarchie centralisée, non les participants aux services civils de base. S’il me semble qu’une autonomie régionale large serait préférable, gérée par des comités de base démocratiques et fédérés, je croirais regrettable qu’un tel progrès ne bénéficie qu’à la Kabylie. Il n’y a ainsi aucun « sectarisme » dans mon propos.

Par ailleurs, quand tout indique (et déclare) que les dizaines d’incendies simultanés qui ont encerclé une région entière sont d’origine intentionnelle (et donc criminelle), la notion de complot vient évidemment à l’esprit. Quelques incendiaires bénévoles par-ci par-là, cela a toujours existé n’importe où. Il en va différemment d’actions concertées au moins dans le temps, sinon dans l’espace. Mais complot de qui, en quoi, pourquoi? Le dira qui peut ? Et si possible sans se tromper, ni indiquer de boucs-émissaires.

Une telle interrogation n’est pas « complotiste ». Je ne crois pas qu’une catégorie quelle qu’elle soit (ethnique, religieuse, politique, économique, etc.) tire les ficelles d’un complot mondial imaginaire. 

Mais la vogue actuelle de l’« anti-complotisme », la dénonciation devenue automatique du « complotisme » en l’associant plus ou moins nettement à la paranoïa fascisante, me semble favoriser un peu vite le mythe officiel selon lequel tout serait transparent dans le plus clair des mondes possible ; et jeter plus vite encore le soupçon sur les démarches indépendantes. Celles-ci se caractérisent notamment par l’effort de s’expliciter rationnellement, quand on leur en laisse les moyens.

On ne contestera pas que cette question théorique très générale, si on la pose à l’Algérie dans son entier et à considérer son histoire, fera ressortir une pratique endémique des complots et de la désinformation. Servir l’Algérie, c’est-à-dire sa population, suppose de ne pas le dénier.

Et de ne pas participer à son black-out et à son bâillonnement, par exemple avec le contrôle ou le blocage des moyens de communication numériques (aujourd’hui menaces ministérielles contre l’emploi de tel réseau social qui se trouve quelque peu utilisé pour une information horizontale, comme relais critique et aussi comme moyen technique pour faciliter l’entraide). 

Ou encore avec l’emprisonnement de journalistes indépendants, notamment : car, tandis qu’une part de l’Algérie brûle, un service y fonctionne. C’est la « Justice » qui condamne aux motifs d’une « diffusion d’informations susceptibles de provoquer la ségrégation et la haine dans la société ».

Ce sont bien sûr ces services et leur fonctionnement qui tombent en premier sous le coup de leurs propres procès : leur propagande ne pratique-t-elle pas « la ségrégation dans la société » ? Et quelle « renommée de l’Algérie » favorisent-ils, à se soucier principalement de renforcer leur contrôle bureaucratique pendant la catastrophe?

JLMP, le 13 août 2021, à 9 heures.

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