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Billet de blog 16 août 2021

Terre brûlée

On écoute rarement les témoignages de diasporas présentes en France, comme si elles n’étaient que parties intégrantes de leurs nations, et confinées dans leurs frontières. Elles sont pourtant comme des relations internationales possibles et plus proches.

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L’isolement qu’elles connaissent renforce au contraire une hétérogénéité factrice d’incompréhension.

Quoi qu’on pense de leurs positions, une information démocratique suppose d’y prêter attention. Voici quelques propos émanant du rassemblement appelé à Paris le 14 août 2021 devant l’ambassade d’Algérie par plusieurs associations. Interdit devant le siège officiel portes closes – on aurait attendu une ruche dans le contexte dramatique de l’épidémie et des incendies –, il fut autorisé près d’une place à quelques centaines de mètres.

Un premier slogan affiché : « Pour le retrait immédiat de la procédure d’acheminement des dons », n’était que partiellement dépassé par l’annonce officielle de l’Ambassade, dans le cours de la semaine, selon laquelle les procédures pouvaient continuer comme à l’accoutumée ; car, si elle est suspendue, la consigne n’est pas annulée. Une autre pancarte disait : « Non au détournement de nos dons ». Ou : « Nous voulons aider nos frères en Algérie sans aucune autorisation préalable du pouvoir mafieux. » « La Kabylie brûle, les généraux oligarques manœuvrent. »

Un intervenant estime les victimes en Kabylie à « 170 morts ». Situé plus ou moins officiellement à 90 victimes (morts et disparus) , ce chiffre sera sans doute complété au fur et à mesure que seront accessibles les nombreux villages isolés, coupés du monde par les feux et la rupture des réseaux électriques et téléphoniques.

Un autre évoque, très allusivement, les propos d’un témoin indéfini selon qui « le système prépare actuellement des incendies ». Une pancarte disait : « Vérité sur l’assassinat de Djamel Bensmaïl et les feux qui ravagent la Kabylie. »

Il est impossible de commenter le premier point, atroce lynchage à mort d’un supposé incendiaire venu en fait aider contre les incendies, qui semble avoir été d’abord désigné et embarqué dans un fourgon de la police, lequel, vite entouré par une foule furieuse, a préféré le lui livrer. 

Le second point fait écho aux interrogations multiples que posent la simultanéité des incendies, leur positionnement et leur caractère volontaire qui ne fait apparemment de doute pour personne. 

Le chef de l’État algérien accuse implicitement les ou des Kabyles de « profiter » des incendies pour creuser le fossé entre Kabylie et Algérie, et menace contre toute atteinte à l’« intégrité territoriale » de la « nation ». Il fait sans doute allusion au sentiment de composantes kabyles selon lequel l’Algérie officielle entretient une « guerre ethnique » contre la Kabylie. Plus probablement, il vise les contestations de son incurie (amalgamées à un irrédentisme supposé), alors que le mouvement d’aide massive de la population algérienne en faveur des sinistrés en constitue une critique de facto, autonome et autogérée. Et ce mouvement montre que le fossé n’a pas vraiment d’objet réel au moins pour une grande part de la société. 

Il existe cependant, et facilite les instrumentalisations doubles : un démagogue ultra-islamiste a pu discourir il n’y a pas très longtemps sur la nécessité d’« éradiquer les Kabyles » ; l’indignation contre un tel « programme », comme les revendications à une autonomie régionale, ou la poursuite des luttes politiques, sont en retour traitées comme séparatisme.

Ce cycle se répète s’agissant des incendies : s’ils sont criminels, d’où proviennent-ils ? Déclenchés aux lisières de villages à la faveur de températures caniculaires, ils en ont encerclé beaucoup. Un témoignage vidéo en ligne de ce 16 août au matin montre des habitants d’un village qu’on devine au loin suivre une ligne étrange, serpentant entre les broussailles : elle est faite d’une poudre blanchâtre ou gris très pâle de plusieurs dizaines de mètres. On pense à ces lignes de poudre semée vers un baril explosif. Un commentaire estime qu’il peut s’agir de phosphore blanc, produit utilisé par de nombreuses armées (et aussi dans l’agriculture industrielle comme composant d’engrais chimiques), et qui s’auto-enflamme au-dessus de 30° et continue de flamber très au-delà. Les températures ont dépassé les 40° la semaine dernière. 

Incendier des maquis relève d’une vieille tactique dans l’histoire de l’Algérie. L’armée algérienne aussi y a eu recours lors d’opérations destinées à « déstabiliser » des foyers de terroristes (ce qui n’est de toute façon pas très sage vu l’inflammabilité du paysage). S’il s’agit de phosphore, le matériau a pu être détourné, ou volé dans des stocks industriels ou autres. Comment savoir quelles forces sont en cause ? 

Ces témoignages en ligne ont disparu assez vite des réseaux, pour l’instant.

JLMP, le 16 août 2021.

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