Jean-Louis Mohand PAUL
Abonné·e de Mediapart

9 Billets

0 Édition

Billet de blog 20 août 2021

Fil blanc

Une semaine après la plus grande vague des incendies en Kabylie, des témoignages filmés évoquent la soudaineté de brasiers très hauts, parfois de plus de 30 mètres, leur puissance et leur vitesse de propagation. D’autres montrent des lignes sinueuses de fumées parcourant le maquis…

Jean-Louis Mohand PAUL
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Une telle rapidité des embrasements ne s’était « jamais vue » dans une région où les feux sont fréquents. Ces aspects suggèrent l’emploi d’un produit incendiaire – des lignes amenant à des dépôts plus conséquents ? L’hypothèse concernant le phosphore blanc ne serait pas contredite par les fumées constatées, ce produit étant également utilisé par des armées pour sa puissance fumigène. 

Il ne s’agit donc pas de pyromanes amateurs ou désinvoltes causant volontairement ou non un foyer par l’antique culture sur brûlis ou l’abandon d’un mégot. Il est exclu également que tant de foyers se soient formés par des effets naturels de la canicule.

Un bilan provisoire publié par la wilaya de Tizi Ouzou, et semble-t-il pour son seul territoire, évoque 160 décès. Nombre minimal et circonscrit, qu’alourdiront les décès de blessés graves et les disparus que l’on découvrira. Il confirme l’estimation de 170 victimes cité dans ma précédente chronique.

Habitat et économie agraire (arboriculture, élevage…) sont annihilés dans de vastes secteurs. Ce résultat n’est pas sans évoquer les procédés destructeurs des pires époques de la colonisation de la Kabylie.

Et une semaine après cette catastrophe (in)humaine, le pouvoir central prétend désigner les coupables : un obscur parti islamiste, apparu depuis peu et quasi inconnu, et surtout le Mak (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie), tous deux dénoncés comme « organisations terroristes » par l’État algérien en mai 2021, c’est-à-dire censément définis comme tels selon les critères internationaux. 

Cette « charrette » constitue en elle-même un amalgame invraisemblable, destiné à relier un parti politique, influent en Kabylie mais peu écouté à l’étranger, aux bellicistes ultra-islamistes de réputation mondiale. Il suffit de rappeler déjà que l’islamisme officiel de l’idéologie nationale algérienne est profondément critiqué par les opposants kabyles (entre autres) pour mesurer l’énormité combinatoire de cette association. Réciproquement, s’il existe un « racisme anti-kabyle », instrumentalisé par le gouvernement, il est fréquemment vitupéré avec une virulence menaçante par des ultra-islamistes. Il n’est pas plausible que ces deux formes se soient associées dans une opération nihiliste, ou dans quelque autre perspective.

Le Mak s’affirme « pacifique », non violent, et partisan d’une société laïque. On ne lui connaît pas d’armée dite de libération.

L’accuser d’avoir provoqué les incendies ravageurs de la Kabylie est une absurdité plus énorme encore : indépendamment de toute considération éthique (son estime pour la Kabylie n’est pas douteuse), ce serait pour le Mak détruire son unique base sociale, et s’exposer à une hostilité définitive de sa part. Il serait évidemment maudit par la population kabyle, et son sigle proscrit.

Au nom d’une unité nationale qui, comme souvent celles héritées de la colonisation, a toujours été problématique, le gouvernement et l’armée algériens associent, à leur chimère « terroriste » et pyromane, des États étrangers d’habitudes, Maroc et Israël. Projection coutumière des régimes en difficultés : après deux années de Hirak dont la répression policière n’obtient partout qu’une suspension peu convaincante, serrer les rangs contre un ennemi extérieur imaginaire permet les états de siège intérieurs. 

Lorsqu’il prétend « éradiquer » le Mak et interpeller tous ses militants, le pouvoir central annonce des opérations d’envergure parmi (et contre) la base sociale en Kabylie. D’ailleurs, partisans ou non d’une « indépendance » étatique, bien des opposants seront concernés, le Mak et les autres. 

Dans le contexte de la pandémie et de la saturation des structures civiles consécutive aux incendies, dans un paysage apocalyptique, parmi une population éprouvée, une occupation et le harcèlement répressifs accentueraient le nombre de leurs victimes indirectes (blessés et malades non soignés, désorganisation des services, pénuries alimentaire, pharmaceutique, en eau, en énergie…). 

Les accusations officielles de l’État algérien (c’est-à-dire de sa haute commission de « sécurité »), tentant de rejouer le coup de Mandchourie en 1931, mais pour occuper son propre pays, devraient le ridiculiser totalement sur la scène internationale. L’avenir dira qui feindra de le prendre au sérieux.

JLMP, le 20 août 2021.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
La visite du ministre Lecornu a renforcé la colère des Guadeloupéens
Le barrage de La Boucan est l'une des places fortes de la contestation actuelle sur l’île. À Sainte-Rose, le barrage n’est pas tant tenu au nom de la lutte contre l’obligation vaccinale que pour des problèmes bien plus larges. Eau, chlordécone, vie chère, mépris de la métropole... autant de sujets que la visite express du ministre des outre-mer a exacerbés.
par Christophe Gueugneau
Journal — France
L’émancipation de la Guadeloupe, toujours questionnée, loin d’être adoptée
Alors qu’une crise sociale secoue l’île antillaise, le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, a lâché le mot : « autonomie ». Une question statutaire qui parcourt la population depuis des années et cristallise son identité, mais qui peine à aboutir.
par Amandine Ascensio
Journal — France
Didier Raoult éreinté par son propre maître à penser
Didier Raoult défend un traitement inefficace et dangereux contre la tuberculose prescrit sans autorisation au sein de son institut, depuis au moins 2017. Le professeur Jacques Grosset, qu’il considère comme son « maître et numéro un mondial du traitement de la tuberculose », désapprouve lui-même ce traitement qui va « à l’encontre de l’éthique et de la morale médicale ». Interviewé par Mediapart, Jacques Grosset estime qu’il est « intolérable de traiter ainsi des patients ».
par Pascale Pascariello
Journal — International
Variant Omicron : l’urgence de lever les brevets sur les vaccins
L’émergence du variant Omicron devrait réveiller les pays riches : sans un accès aux vaccins contre le Covid-19 dans le monde entier, la pandémie est amenée à durer. Or Omicron a au contraire servi d’excuse pour repousser la discussion à l’OMC sur la levée temporaire des droits de propriété intellectuelle.
par Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Pour une visibilisation des violences faites aux femmes et minorités de genre noires
La journée internationale des violences faites aux femmes est un événement qui prend de plus en plus d'importance dans l'agenda politique féministe. Cependant fort est de constater qu'il continue à invisibiliser bon nombre de violences vécues spécifiquement par les personnes noires à l’intersection du cis-sexisme et du racisme.
par MWASI
Billet de blog
Ensemble, contre les violences sexistes et sexuelles dans nos organisations !
[Rediffusion] Dans la perspective de la Journée internationale pour l'élimination des violences faites aux femmes, un ensemble d'organisations - partis et syndicats - s'allient pour faire cesser l'impunité au sein de leurs structures. « Nous avons décidé de nous rencontrer, de nous parler, et pour la première fois de travailler ensemble afin de nous rendre plus fort.e.s [...] Nous, organisations syndicales et politiques, affirmons que les violences sexistes et sexuelles ne doivent pas trouver de place dans nos structures ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Les communautés masculinistes (1/12)
Cet article présente un dossier de recherche sur le masculinisme. Pendant 6 mois, je me suis plongé dans les écrits de la manosphère (MGTOW, Incels, Zemmour, Soral etc.), pour analyser les complémentarités et les divergences idéologiques. Alors que l'antiféminisme gagne en puissance tout en se radicalisant, il est indispensable de montrer sa dangerosité pour faire cesser le déni.
par Marcuss
Billet de blog
Pas de paix sans avoir gagné la guerre
« Être victime de », ce n’est pas égal à « être une victime » au sens ontologique. Ce n’est pas une question d’essence. C’est une question d’existence. C’est un accident dans une vie. On est victime de quelque chose et on espère qu'on pourra, dans l’immense majorité des cas, tourner la page. Certaines s’en relèvent, toutes espèrent pouvoir le faire, d’autres ne s’en relèvent jamais.
par eth-85