Black-out et contre-feux

Dans l’immédiat une indifférence sourde favorise la couverture de la politique interne en Algérie par l’activation de son différend diplomatique avec le Maroc. Par-dessous laquelle un black-out répressif intérieur s’effectue sans commentaires.

Ce détournement de l’attention possède aussi ses développements médiatiques et politiques en Algérie même : le nationalisme inquiet se focalise sur une référence externe et contribue ainsi à l’occultation des menées répressives valorisées par une mise à l’index de la « variable d’ajustement » que constitue la Kabylie pour le pouvoir central.

Cependant, ce pouvoir, par certains de ses services, mène une offensive de censure sans phrases contre les « réseaux sociaux ». De pseudo-abonnés lambda multiplient semble-t-il systématiquement des « signalements » auprès de fournisseurs d’accès, récemment menacés de blocage en Algérie selon la conformité des messages qu’ils transportent. Sont visés communiqués spontanés, témoignages, captations vidéo de moments des incendies. 

Ainsi de ce relevé de traces de poudre blanche dessinant une ligne sinueuse dans les broussailles, que j’ai déjà évoqué.

Ainsi de cet autre film, montrant un hélicoptère, aux alentours du 12 août, lâchant au-dessus d’une colline boisée partiellement en flammes un gros ballon de poudre. Poudre extinctrice, pourrait-on croire (s’il en existe que l’on diffuse ainsi ?). Mais en ce cas l’opérateur a mal visé car le produit indéfini est tombé non sur le foyer, mais juste au-delà, où il n’y avait rien d’abord.

Cette autre photographie encore : d’un vallon s’élève un brasier soudain, dans une volute gigantesque de fumée, qui fait penser plutôt à un embrasement instantané, sinon à une explosion, qu’au progrès d’un incendie. 

Non seulement des composantes de l’opposition kabyle, en Algérie et à l’étranger, dénoncent la responsabilité criminelle de l’État algérien dans la provocation de la grande vague incendiaire qui a cerné de nombreux villages et même atteint Tizi Ouzou (ville de 130 000 habitants). 

L’invocation d’un « génocide » anti-kabyle est inappropriée, si l’on ose dire, heureusement encore. D’une part, la mesure effective des agressions incontestables et meurtrières frappant la base sociale en Kabylie au nom d’un autoritarisme nationaliste n’atteint pas ce sommet. D’autre part la référence à une tragédie historique ou aux critères de la Justice internationale contemporaine, souvent paralysée devant les tueries ethniques non massives, affecte la dénonciation des processus réels d’un cachet d’irréalisme, d’exagération victimaire, quand il ne s’agit pas d’une variation idéologique.

Il n’empêche que les constats concrets, événementiels, qui jalonnent ces discours devraient être écoutés. Et bien d’autres oppositions que les indépendantistes kabyles nomment également en Algérie la responsabilité en effet « terroriste » de hauts sommets de l’État dans le déclenchement des incendies les plus massifs dans un contexte de canicule.

Aussi le black out des réseaux et des médias s’étend-il, comme sans doute l’auto-censure des organes de presse algérien in situ ou en exil. Tel site de presse quotidien est inaccessible depuis deux jours. D’autres semblent éviter toute évocation à cet égard, ne serait-ce que pour déplorer l’incurie de l’État dans la gestion des sinistres (?). 

Des arrestations sont effectuées. Par exemple, deux personnes d’un village kabyle ayant transmis un cliché téléphonique de boîtes de métal calcinées retrouvées dans les cendres, en supposant qu’il s’agissait d’un produit incendiaire, ont reçu visite d’une escouade de policiers et été incarcérés.

Il semble que le 24 août deux membres de la société civile aient été enlevés, l’une en Algérie (la présidente de la Conférence mondiale amazigh), l’autre un journaliste exilé en Tunisie.

Une campagne de diffamation associant opposition « hirakiste » en général, irrédentistes kabyles, dénonciation du crime d’État et prétendu «terrorisme» permet aux autorités d’étendre leur rouleau répressif à la faveur de la catastrophe et de l’épidémie ; et de ne rien répondre aux accusations dont il est l’objet. 

Hors celles-ci sont d’une gravité extrême. Les régimes innocents n’ont nul besoin de bâillonner leurs dissidents, d’anathématiser toute une population, de remplir les geôles.

À ce jour, les incendies en Kabylie ont causé 215 morts. 

JLMP, le 26 août 2021.

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