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Le Club de Mediapart sam. 30 avr. 2016 30/4/2016 Dernière édition

Charlie Hebdo et la psychanalyse: entre gêne et censure...

Ce papier a pour but d'exprimer un avis à propos de l'article « Bettelheim has been ? » (visible ici) paru dans le numéro 1012 de l'hebdomadaire Charlie Hebdo (14 décembre 2011).

Ce papier a pour but d'exprimer un avis à propos de l'article « Bettelheim has been ? » (visible ici) paru dans le numéro 1012 de l'hebdomadaire Charlie Hebdo (14 décembre 2011).

Il commencera par restituer le contexte.

« Le Mur » est un documentaire dont le sous-titre « La psychanalyse à l'épreuve de l'autisme » annonce clairement le sujet.

L'objectif de sa réalisatrice, Sophie Robert, était plus généralement de « dresser un état des lieux de la psychanalyse ». Pour cela, elle a enquêté pendant plusieurs années auprès de psychanalystes, leur demandant en substance : « que prenez-vous et que laissez-vous de Freud et Lacan ? »

Ces longues heures d'interviews devaient engendrer une série de plusieurs documentaires de 52 minutes, que la réalisatrice a tenté de « vendre » à des chaînes de télévision. Suite au refus de ces dernières, c'est finalement l'association Autistes Sans Frontières, qui a produit le premier épisode (sorti en septembre 2011), consacré à l'autisme, les autres étant encore en préparation.

Se sentant sans doute en confiance face à la réalisatrice, les psychanalystes interrogés se sont « lâchés », comme on dit familièrement. Et lâchés à un tel point qu'oubliant que leurs propos (ahurissants, il faut bien le dire) ne seraient pas entendus uniquement par des spectateurs totalement acquis à leur cause, certains ne veulent plus les assumer publiquement. Trois d'entre eux ont ainsi porté plainte contre Sophie Robert pour que la diffusion du documentaire soit interdite !... L'audience a eu lieu à Lille le 8 décembre et le jugement sera rendu le 26 janvier 2012.

Pour en finir avec la présentation du contexte, il faut bien sûr ajouter qu'en France, dans les structures institutionnelles de psychiatrie et de psychologie, l'approche psychanalytique est hégémonique, ce qui constitue une exception par rapport au reste du Monde [1]. Plus de précisions dans cet article publié sur Rue89.

Les réactions de la presse à ces évènements n'ont pas manqué. Y compris à l'étranger où la situation calamiteuse de la France en matière de prise en charge de l'autisme a été parfois moquée.

Dans la presse hexagonale, encore pétrie de déférence (sinon d'obséquiosité) envers la psychanalyse, les réactions ont été plus timides ; et la tonalité générale des articles consistait le plus souvent à renvoyer mollement dos-à-dos les divers protagonistes, sur l'air de la « guerre des psys », le plus souvent sans s'émouvoir de l'atteinte à la liberté d'expression que constituerait l'interdiction du documentaire.

On pouvait penser que la position de Charlie Hebdo serait un peu moins conformiste. Il n'en a rien été, bien au contraire.

Or, que Charlie Hebdo soutienne la psychanalyse est évidemment son droit le plus strict ! Mais ses lecteurs doivent savoir que ce soutien somme toute inconditionnel [2] n'est possible qu'en piétinant allègrement (inconsciemment ?) nombre de principes prétendument défendus par le journal.

Une rubrique de « Charlie Hebdo » s'intitule « les couvertures auxquelles vous avez échappé ».
Je voudrais proposer ci-dessous plusieurs points qui auraient pu (dû ?) être soulevés par Charlie s'il appliquait à la psychanalyse les préceptes qu'il applique, à juste titre, dans d'autres domaines.
Appelons ça « les précisions auxquelles vous avez échappé ».


Précision n° 1 :

la rhétorique de la « guerre de tranchées » ; archétype de l'argument du journalisme paresseux, il permet généralement de renvoyer dos-à-dos dominant et dominé, occupant et occupé, agresseur et agressé, etc.

Il permet ici d'occulter une réalité : une rente de situation dont jouissent des mandarins auto-cooptés sur un domaine de la connaissance, un privilège qu'aucune avancée des connaissances scientifiques ne saurait désormais justifier et dont les conséquences concrètes sont parfois désastreuses, comme par exemple dans le cas de l'autisme, avec la culpabilisation totalement indue des parents, et plus spécialement des mères. Dans quel autre domaine Charlie s'accomoderait-il d'une telle situation ?


Précision n° 2 :

mais l'auteur a trouvé le remède pour ramener la paix (à défaut de la justice, notion dont il semble se moquer ici) entre les psychanalystes et ceux qui font progresser les connaissances sur l'autisme : « réconcilier les deux grilles de lectures » [3] !

Dans n'importe quel autre domaine, jamais Charlie n'adopterait cette posture aussi (faussement) irénique que (vraiment) new ageuse !
Jamais il n'écrirait « tenir compte de l'astronomie... et, néanmoins, considérer que l'astrologie peut être utile » ou « tenir compte de la théorie de l'évolution... et, néanmoins, considérer que le créationnisme peut être utile ».

Probablement même s'en gausserait-il... et à juste titre : car ce concept de réconciliation induit une stratégie qui est exactement celle qu'adoptent ceux qui ratiocinent pour tenter de faire coller la géophysique au déluge qui emporta l'arche de Noé, ceux qui comme l'UIP (Université Interdisciplinaire de Paris) s'agitent pour faire concorder cosmologie et Intelligent Design...
L'auteur de l'article doit nous dire comment on pourra désormais lutter contre les prétentions des créationnistes de voir le récit biblique de la genèse enseigné « à égalité » avec la théorie de l'évolution lorsque ceux-ci évoqueront l'argument de la « réconciliation ».

On pouvait attendre de Charlie qu'il éclaire ses lecteurs sur quelques enjeux de ce concept, au lieu de présenter de façon implicitement positive ce dernier recours des dogmatiques de tous poils qui voudraient bénéficier du prestige de la science sans en payer le prix méthodologique.

Et c'est une circonstance particulièrement aggravante que cette « réconciliation » soit évoquée dans la rubrique « Sciences » du journal : puisque la prétendue réconciliation sape tout bonnement les fondements de la science [4].

 

Précision n° 3 :

mais le pire n'est peut-être pas dans les errements « holistiques » évoqués ci-dessus, qui ne sont après tout contestables que parce que l'article prend place dans la rubrique « Sciences ». Non ; le pire ne réside t-il pas surtout dans le fait que Charlie Hebdo n'a pas unmot pour flétrir l'attaque en justice elle-même ?

Imaginons qu'un jour, Caroline Fourest interroge, dans l'objectif d'un documentaire, quelques docteurs de la foi de telle ou telle religion, à propos des femmes par exemple, et que, se sentant en confiance face à une personne avenante, lesdits docteurs se « lâchent », mais qu'ensuite, une fois le documentaire commençant à circuler sur le net, ils se sentent ridicules à l'idée que le grand public puisse s'apercevoir qu'ils professent encore des inepties qu'ils essayaient désespérément de dissimuler derrière des discours lénifiants depuis des dizaines d'années... et portent plainte contre Mlle Fourest en demandant des dommages et intérêts colossaux tout en criant à la manipulation. Imaginons.

Qu'aurait fait Charlie ? Il aurait interroger Mlle Fourest, lui aurait donné l'occasion de s'expliquer en long et en large bien qu'elle puisse déjà le faire en tant que salariée de divers médias culturels prestigieux, aurait condamné la tentative d'atteinte à la liberté d'expression et d'information et couvert d'un mépris justifié les religieux procéduriers pour leur bassesse intéressée.
Or cette fois : rien ! Ou plutôt si : pas la moindre sollicitude envers la réalisatrice en route pour la spoliation ; et des courbettes envers les spoliateurs, avec quelques conseils bienveillants pour qu'ils s'en sortent sans rougir ! Faut-il que son amour pour Freud et Lacan l'aveugle pour qu'un journal qui professait autrefois la doctrine « ni dieu, ni maître » fasse preuve d'un comportement aussi laid [5]

 

Précision n° 4 :

nous sommes quelques uns à pouvoir témoigner de première main du mépris incroyable de la rédaction de Charlie dans cette affaire ; l'absence de réponse à nos mails (dont le ton pouvait paraître certes un peu rude [6], mais toujours argumentés et dénués d'attaques personnelles) ne serait-ce que sous la forme d'un accusé de réception, s'est accompagnée de l'absence de volonté du journal de revenir sur le sujet. Cette attitude porte un nom : la censure.

Pour que ses lecteurs ne meurent pas idiots, je propose de publier dans un prochain article les copies de toutes les lettres envoyées au journal que leurs auteur-e-s voudront bien m'adresser, en respectant leur anonymat, bien sûr, s'ils le souhaitent.


Notes :

[1] De nombreuses associations de parents d'autistes se sont fortement mobilisées pour aider à la diffusion du documentaire, qu'elles considèrent généralement comme une bouffée d'oxygène leur permettant de faire connaître les situations de leurs adhérent-e-s, entre humiliations et parcours du combattant. Elles ont également manifesté le 8 décembre, à Lille où se tenait le procès, mais aussi à Paris, devant le siège de la très lacanienne Ecole de la Cause Freudienne (dirigée par Jacques-Alain Miller), à laquelle appartiennent les trois psychanalystes procéduriers.

[2] Inconditionnel, oui : on serait bien en peine de fournir un seul exemple où Charlie a rejeté un morceau de la doctrine ou un aspect de la pratique thérapeutique psychanalytique. A l'image de tous les fans de toutes pseudo-sciences, qui ne consentent à abandonner des bouts de leurs superstitions et de leurs dogmes préférés que sous la pression d'évènements extérieurs qui les rendent grotesques, ridicules, etc. et plus généralement impossibles à assumer. Tant que de tels évènements ne se sont pas produits, ils gardent « tout ». Il va sans dire qu'une telle « démarche » est à l'opposé de la démarche scientifique qui ne saurait fonctionner suivant le principe « tout est bon dans l'cochon ».

[3] Pour cela, l'auteur en appelle à une prétendue « neuro-psychanalyse », énième tentative du milieu psychanalytique pour sauver sa discipline de plus en plus discréditée tant aux yeux des revues scientifiques à comité de lecture qu'à ceux du grand public. On pourra lire à ce sujet « La neuropsychanalyse, un « faux-nez » pour la psychanalyse ? » de Laurent Vercueil, où ce dernier rappelle entre autres :

1. que la plupart des psychanalystes eux-mêmes sont très sceptiques sur la neuro-psychanalyse, qualifiée par certains d'entre eux de « canular », à cause d'une prétendue « irréductibilité de l'objet » de la psychanalyse.

2. que « la neuropsychanalyse fait la même chose que la psychanalyse à l'égard de la parole du patient, elle se borne à insérer des résultats dans un cadre interprétatif. Il n'y a aucune prédictivité et aucune réfutabilité possible. »

Si au lieu de vouloir à tout prix sauver des théories dépassées (la deuxième phrase du second paragraphe incite même à se demander s'il donne encore du crédit aux théories de Bettelheim...), l'auteur de l'article avait, comme Sophie Robert, un tant soit peu enquêté sur les véritables pratiques du milieu psychanalytique, il se serait peut-être, comme celle-ci, aperçu que ce dernier produit surtout des discours destinés à « endormir l'administration sanitaire sans rien changer à ses pratiques. » Voir ici.


[4] On ne saurait trop conseiller à ce sujet la lecture de l'excellent « Guide Critique de l'Évolution » (Belin, 2009), coordonné par Guillaume Lecointre... qui fut le prédécesseur de l'auteur en tant que responsable de la rubrique « Sciences » de Charlie Hebdo ! Voir en particulier la partie I, chapitre 2, pp. 23-32.

On trouve aussi une critique très abordable du « concordisme » dans « Science et religion : l'irréductible antagonisme » de Jean Bricmont. Le dernier paragraphe de la partie intitulée « Le concordisme » s'applique parfaitement à la situation des psychanalystes par rapport à l'autisme...

[5] Heureux psychanalystes (mais doit-on vraiment les envier ?) ! Ils opèrent dans le dernier domaine où les comportements staliniens peuvent s'exercer de façon totalement décomplexée : dogmatisme tournant parfois au fanatisme, mise à l'index d'ouvrages non lus, censure ou tentative de censure de livres ou de films d'opposants, attaques ad hominem envers tous ceux qui ne sont pas d'accord, procès, ...

Et le plus souvent, de nombreux intellectuels excusent, voire soutiennent, leurs turpitudes, allant jusqu'à juger bénins, voire estimables, des comportements qu'ils jugeraient très sévèrement chez toute autre personne et dans tout autre domaine.

[6] Mais comme le dit René Pommier « Que cela plaise ou non, il n'y a pas de façon polie de dire qu'une sottise est une sottise » ; voir ici, note [9].

 

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