Lettre ouverte concernant la santé aux candidats à l’élection présidentielle

Je suis praticien hospitalier, médecin réanimateur médical depuis près de dix ans dans un CHU parisien. Je m’exprime en tant que médecin citoyen et ne veux en rien impliquer le service ou j’exerce. J’ai décidé de vous écrire car il est temps, dans notre pays, que l’expérience de la société civile professionnelle soit entendue.

Les programmes concernant la santé sont d’un misérabilisme affligeant, reposant sur les mêmes thèmes ressassés depuis un quart de siècle avec soit des mesures cosmétiques marketing appâtant l’électeur potentiel (remboursement à 100 % des prothèses auditives …), soit des mesures drastiques (économie, économie …), soit des mesures inégalitaires et injustes (remboursements par les assurances privées et mutuelles) sans aucune idée novatrice ou autre perspective d’avenir.

Assez de ces discours inutiles. Nos citoyens ont besoin de vérités, de projets concrets et réalisables. Assez de promesses non tenues, les politiques doivent oublier « leurs accords entre amis », retourner à leur essence dans la « cité », c’est à dire être au service du citoyen et non l’inverse.

Ainsi je tiens à vous faire partager plusieurs de mes réflexions sur le domaine de la santé.

Notre Sécurité Sociale a été pensée, il y a plus de 70 ans dans un pays comptant 45 millions d’habitant avec une espérance de vie de 65 ans tout au plus. En 2017, nous sommes 66 millions d’habitants avec une espérance de vie voisinant les 80 ans, des patients survivants à des pathologies jugées auparavant incurables, comme les cancers et les hémopathies en particulier, pouvant se succéder sur une vie, nécessitant des traitements souvent lourds, pouvant avoir des effets secondaires entraînant d’autres pathologies (« les maladies du XXIieme siecle ») nécessitant d’autres examens complémentaires et traitements, sans oublier l’augmentation des patients dépendants, l’ensemble révélant « des structures hospitalières » inadaptées.

Ainsi, notre système de protection sociale ne sera plus viable dans les années à venir si nous n’opérons pas une véritable révolution culturelle ou les deux parties, les soignants et les patients, doivent se mobiliser et se « réformer » afin de préserver notre « graal » social sous l’égide de nos politiques.

  • La grande réforme devant être finalisée avant la fin du quinquénat est celle de la numérisation du dossier médical avec l’aboutissement du dossier médical partagé accessible à tous professionnels santé via des codes protégés, respectant le secret médical, s’appuyant sur un fichier national et la carte vitale. Celle-ci ne doit pas être seulement une « carte de paiement » mais il doit y figurer sur sa puce, les coordonnées des praticiens suivant le patient, son groupe sanguin, ses allergies en particulier médicamenteuses, son accord ou non aux dons d’organe, son calendrier vaccinal, ses antécédents, ses traitements au long cours, ses compte rendus d’hospitalisation et d’examens. L’accessibilité rapide de ces données est essentielle et primordiale pour une bonne prise en charge des patients, en particulier, dans l’urgence aussi bien à l’hôpital ou dans le camion du SAMU mais également dans le cabinet d’un médecin généraliste ou spécialiste. Ces informations devront être obligatoirement réactualisées à chaque hospitalisation et consultation, permettant par ailleurs de dépister le nomadisme médical et ses conséquences.

     

  • L’évolution démographique nous impose une médecine industrielle dont le symbole est celui des urgences surchargées.

    Ainsi la prise en charge de certains patients en fin de vie, grabataires ou en soins palliatifs doit être plus assumée par des hospitalisations à domicile encadrées par des praticiens formés spécifiquement à cette tâche et développée en particulier dans les maisons de retraite de type EPAD. Les décès malheureusement inévitables peuvent se faire tout aussi bien en dehors du cadre hospitalier, dans un environnement humainement plus personnalisé avec l’accord des familles.

    La  meilleure régulation des patients aux urgences passent aussi par une meilleure régulation de la part du SAMU et des pompiers dont l’objectif sera, dans les grandes agglomérations de diriger si possible les malades dans le centre hospitalier référent ou ils sont habituellement suivis même si celui-ci est situé en dehors du site de l’intervention.

    Les halls des services d’urgences ne doivent plus être des cabinets de ville. Ainsi dans le cadre de la numérisation, il faut y développer la télémédecine permettant la mise en relation d’un urgentiste avec l’un de ses confrères de ville généraliste ou spécialiste dans leur cabinet ou au domicile du patient via un smartphone afin de juger la pertinence du transfert aux urgences.

    Cette télémédecine devra être développée entre les CHU, le GH, les CH, les cabinets de ville et les centres de santé. Cette modernisation de la communication à l’échelle nationale (voir internationale) pourrait permettre une prise en charge des patients plus adaptée et précoce en évitant possiblement des transferts interhospitaliers inutiles.

     

  • Ce quinquénat doit réhabiliter la prévention.

    1979, première loi antitabac. Depuis près de 40 ans, nous connaissons les conséquences du tabagisme : maladies cardiovasculaires,  insuffisance respiratoire chronique et responsabilité directe dans différents cancers. Et pourtant, nous déplorons plus de 15 000 nouveau cas de cancer pulmonaire par an directement lié au tabac.

    Depuis 1984, nous connaissons les modes de transmission du HIV et pourtant nous déplorons 6 000 nouveau cas par an.

    Depuis 3 ans, il est constaté chaque hiver, une augmentation des hospitalisations pour grippe contemporainement à une diminution du nombre de citoyens vaccinés.

    Indéniablement, les différentes politiques de préventions demeurent des échecs et il est totalement éthiquement et politiquement irresponsable de légaliser le cannabis, pouvant être à l’origine d’AVC et multipliant par 5 le risque du cancer du poumon si la prise régulière  est associée à un tabagisme.

    L’adage, il vaut mieux prévenir que guérir doit être la clé de voute de notre système de  santé.

    Ainsi, il nous faut repenser la prévention. Elle doit passer par l’éducation nationale avec une sensibilisation dès l’école primaire, puis aux collèges et aux lycées, des élèves aux méfaits du tabac, de l’alcool, des substances dites « festives » et de la malbouffe, sans oublier la sensibilisation à la prévention des maladies transmissibles, sous forme de films, d’affichages dans les établissements, s’appuyant sur le témoignage de patients hospitalisés ou non et d’associations.

    Cette prévention passe aussi par la médiatisation de spots explicatifs voir trash, en particulier, sur le net via les réseaux sociaux ou l’envoi de SMS lors de la période vaccinale anti-grippale par exemple.

    Notre liberté individuelle est acquise et doit être respectée mais pas au détriment de notre système de santé collectif.

    La prévention c’est aussi l’acquisition par chaque citoyen des gestes basiques de la réanimation cardiorespiratoire en cas d’arrêt cardiaque, dans les établissements scolaires via la médecine scolaire (avec validation de cette acquisition lors du bac), dans les entreprises via la médecine du travail ou lors de passage d’examen comme le permis de conduire.

    La prévention, c’est aussi la réhabilitation de la médecine du travail, trop souvent négligée ces dernières années, dans les administrations et les entreprises avec la reconnaissance des nouvelles pathologies du XXIième siècle telle la pénibilité de certaines professions, le burn out et le harcèlement moral. Cette prévention passe aussi par une meilleure qualité de vie au travail avec une réduction de son temps hebdomadaire (il est illusoire dans les conditions actuelles de prétendre au plein emploi, il faut partager le travail et se dégager du despotisme de la croissance à tout prix. A quoi ont servi les Trente Glorieuses, si elles sont suivies par les Quarante Malheureuses) et également par un étalement des horaires (peut-on encore tolérer, dans les grandes agglomérations, l’entassement de corps humains dans les transports publics souvent inadaptés, durant les heures de pointe : le contact trop rapproché de l’autre tend à s’en éloigner).

    La prévention, c’est aussi l’évolution de la Loi Evin vers l’interdiction du sponsoring des manifestations sportives  par les entreprises commercialisant les sodas et par les chaines de fast food, symboles de la malbouffe.

    L’autre type de prévention à promouvoir est la sensibilisation des patients à l’observance de leur traitement et à la désensibilisation à l’automédication pouvant conduire à des conséquences parfois graves, comme la prise d’anti-inflammatoires dans les angines. Ainsi pour limiter cette dérive, les publicités de médicaments dans les médias devront être interdites. Il vaut mieux consulter que s’automédiquer.

    Nous devons chacun de nous, être sensibilisé à l’ensemble de ces préventions si nous voulons éviter de voir s’approcher des oiseaux de mauvaise augure imposant différents barèmes de remboursement des soins, tenant compte des facteurs de risque évitables.

     

  • Une meilleure transparence sur la fabrication des médicaments génériques doit être apportée avec en particulier, l’obligation d’afficher sur les boîtes, le pourcentage du principe actif pour chaque comprimé par rapport à celui du médicament originel ainsi que le potentiel allergique de certains excipients.

     

  • Durant ce quinquenat, il faudra aussi en finir avec le désamiantage des bâtiments publics et privés, en s’appuyant sur des audits.

     

  • Le financement de la Sécurité Sociale doit toujours s’appuyer sur les cotisations patronales et salariales mais aussi sur les revenus du capital.

    Ainsi, devront être taxés, les stock options, les plus-values sans oublier les contrats faramineux et indécents dans le domaine sportif et les médias. Les partis politiques ne doivent pas être exemptés et doivent participer à l’élan de solidarité. Ce mode de financement complémentaire doit être étendu au-delà de la France, à l’ensemble des pays de la communauté européenne afin de limiter la fuite des capitaux. Le capital n’est pas exempté de la solidarité. Personne n’est à l’abri de la maladie.

    La répartition de ce financement doit s’appuyer sur l’activité des hôpitaux, des établissements à but non lucratif, des maisons de retraite et aider l’activité des médecins de ville, en particulier les généralistes.

     

  • Les discussions et débats lors des « Cop 21 » ne doivent pas se limiter seulement à l’environnement mais aussi évoquer la gestion des antibiorésistances et de la surpopulation de notre planète.

    Un touriste français sur deux, ayant séjourné en Asie ou dans certains pays du pourtour méditerranéen, peut contacter et être porteur pendant près d’un an de bactéries multirésistantes. Les apports d’antibiotiques dans les élevages ont les mêmes conséquences. La mondialisation n’est pas seulement macroéconomique, elle est aussi microscopique. Il est grand temps d’organiser une conférence internationale sensibilisant les pays à la bonne gestion des prescriptions des antibiotiques avant la survenue d'un fléau. Ainsi il ne faut pas seulement rechercher de nouvelles molécules dont les prescriptions inadaptées excessives aggraveraient ces résistances mais Il faut aussi relancer la production de certains antibiotiques jugés non rentables mais dont les prescriptions adaptées permettraient de limiter cette antibiorésistance.

    Il faut par ailleurs promouvoir les élevages bio limitant au strict minimum nécessaire l’apport des antibiotiques. La productivité ne doit pas se faire à n’importe quel prix.

    En 1973, l’opinion mondiale est sensibilisée par la famine au Sahel. 1985, il existe un élan artistique international vis-à-vis de la famine en Ethiopie. En 2015, près d’un terrien sur 7 souffre de la faim. En 2050, la population mondiale comptera 10 milliards d’habitants. Combien souffriront de famine ? Devons-nous encore attendre une nouvelle catastrophe humanitaire et de nouveau verser des larmes de crocodiles. La surpopulation de notre planète est en danger et son sauvetage doit aussi passer par une conférence solidaire et internationale, respectant les ethnies et les cultures. La France à la tête de l’Europe doit initier cette démarche.

     

  • La formation des futurs médecins méritent également réflexion. La population a besoin de praticiens de terrain soignant des malades dans leur globalité et pas seulement un enchevêtrement de maladies. Actuellement nos universités « élitisent » trop les études médicales au risque de faire passer les médecins à côté de leurs patients comme les politiques passent à côté des citoyens. Notre objectif est de soigner des femmes et des hommes et non « des souris de laboratoire ». La formation des futurs médecins généralistes et spécialistes doit être plus pratique et moins théorique, s’appuyant sur le parrainage de médecins seniors hospitaliers non universitaires dans la deuxième partie de leurs études.

    Les recherches fondamentales et cliniques doivent encore plus être promus mais pas au dépend de la formation de la très grande majorité des futurs praticiens exerçant demain sur le terrain.

    La formation médicale continue ne doit pas être un « mirage dans le désert ». La médecine et son exercice évolue perpétuellement. Ainsi des réactualisations annuelles obligatoires et des formations doivent être proposées à chaque praticien selon sa spécialité sous l’égide des CHU. 

    D’autre part, nos facultés de médecine doivent s’ouvrir encore plus à d’autres approches médicales comme l’hypnose ou l’acupuncture dont l’exercice pourrait permettre de diminuer les prescriptions d’antalgiques en particulier.

     

  • L’hôpital public doit garder sa spécificité de prestataire de soins dans l’excellence des connaissances mais il ne doit pas négliger son autre rôle celui de l’aide social auprès des patients les plus démunis. Il est choquant  de voir conclure un compte rendu d’hospitalisation d’un SDF par un … retour à domicile ! Où est la prise en charge sociale pouvant faire suite à cette hospitalisation ? A leur sortie, les services sociaux hospitaliers doivent initier à ces patients, l’amorce d’une réinsertion même si certains d’entre eux demeureront malheureusement toujours des marginaux. La prise en charge sociale hospitalière est tout aussi importante que la prise en charge somatique.

    N’oublions pas : près d’un français sur 7 vit sous le seuil de pauvreté. Demain, nous pouvons l’être.

    Mais les conditions de travail dans nos hôpitaux se détériorent de plus en plus chaque année : sous effectifs de soignants, sureffectifs de patients, moins de lits d’hospitalisation et une gouvernance ne s’appuyant que sur la rentabilité. L’hôpital ne doit pas et ne sera jamais une entreprise.

    Nous avons dans nos hôpitaux des équipes de soignants fantastiques, compétents, de bonne volonté, dévoués à leurs tâches, n’hésitant pas à faire des heures supplémentaires lors des moments de crises. A quoi servent les visites hypocrites des officiels si elles sont suivies par le mépris. Il n’existe de la part des tutelles, aucune considération pour les soignants, leur risque d’épuisement, de burn out, voir malheureusement de suicide. Il en est de même pour les médecins pouvant cumuler dans certaines spécialités jusqu’à 100 heures de présence par semaine, gardes comprises sans prise de repos de sécurité pourtant tout à fait légitime.

    Il est urgent d’améliorer les conditions de travail des équipes para-médicales et médicales en augmentant et en adaptant leurs effectifs, en donnant des moyens techniques adaptés aux soins de nos patients du XXIième siècle.

     

                                                                                                                                                                                                                                             Dr Jean-Luc Baudel

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