Le monde de Bernard Arnault

C’est désormais une évidence : la pandémie mondiale liée au coronavirus n’aura rien appris à nos gouvernants, bien au contraire. Notre modèle de développement va rester inchangé : la société de consommation et de croissance doit demeurer notre seul horizon. 

Grâce aux vaccins, la propagation ainsi que les effets du virus sont maîtrisés, au moins dans les pays occidentaux, et les partisans du système actuel en tirent argument : la mobilisation des capitaux nécessaires, la perspective de profits, et une recherche particulièrement dynamique stimulée par la concurrence, ont permis aux entreprises pharmaceutiques  de mettre au point en un temps record des vaccins et de faire face à un défi planétaire. Les deux crédos, les deux points d’appui fondamentaux de notre civilisation, le capital et la technologie s’en trouvent confortés. Et le libéralisme en tant que doctrine politique prouve une nouvelle fois son efficacité. Tout est possible, et vite, en y mettant les moyens. Le génie humain combiné à un système qui encourage et stimule la libre entreprise permet de résoudre tous les problèmes. 

Cette confiance quasi-absolue dans le progrès technique imprègne la plupart de nos dirigeants politiques et de nos décideurs. Dans la lutte désormais vitale contre la dégradation généralisée de notre environnement, elle est particulièrement dangereuse et contre-productive car elle suggère que le réchauffement climatique, la pollution, la perte de biodiversité, etc, ne sont que des problèmes techniques qui n’attendent que des solutions techniques pour être résolues. 

Dans ces conditions, la température au Canada peut bien frôler les 50°, les évènements climatiques majeurs peuvent bien s'enchaîner, les espèces animales et végétales peuvent bien disparaître, le dernier rapport du GIEC peut bien être particulièrement alarmiste, la  confiance demeure et la transition écologique s’effectuera grâce au capitalisme.  Pour les tenants du modèle de développement actuel, “ nous vivons dans un monde d’abondance comme jamais nous n’en avons connu. En 1900, en France, l’espérance de vie était de 45 ans,  elle est aujourd’hui de 82 ans ; le taux de mortalité infantile était de 145 pour 1000, il est de 3,7. Le produit intérieur brut (PIB) a été multiplié par 10 depuis 1900. Les inégalités ont fortement reculé depuis 1970 et sont stables depuis vingt ans, ce qui fait de la France l’un des pays les plus redistributeurs au monde. La protection de l’environnement a progressé comme jamais ; l’air des villes n’a jamais été aussi pur depuis un siècle, la quasi-totalité des eaux usées sont retraitées, l’agriculture biologique se développe, notre électricité est quasiment décarbonée avec le nucléaire, etc.”. Cette tirade extraite d’un article publié dans Le Monde par Jean Covely, directeur du programme Mobilité 3.0 et ancien responsable mobilité de la Métropole de Lyon, est représentative de l’état d’esprit de nombreux cadres dirigeants. Les acquis du progrès technique sont valorisés à l’excès voire délibérément surestimés tandis que les inconvénients sont niés ou passés sous silence. Il faut être  positif et envisager l’avenir avec optimisme.

Le dieu Janus, le dieu de la transition, le dieu des passages, ne présente plus qu’une face, une face vers l’avant, resplendissante, à la gloire du capitalisme.  

Le système actuel est absolument incapable d’une quelconque remise en cause. Les politiques au pouvoir font toujours preuve de la même schizophrénie désespérante, émettant des messages d’alerte et de prudence tout en continuant à martyriser la planète Terre. Se rendre “ maîtres et possesseurs de la nature “ est plus que jamais d’actualité. Pourtant pour faire face à la détérioration de la vie sur Terre, le problème n’est pas que technique car la technique elle-même est le problème. . . 

La décarbonation de notre économie, la captation du CO2, l’amélioration des rendements énergétiques, la multiplication des énergies vertes, etc, ne peuvent régler le problème global de la dégradation de notre environnement qui ne se limite d’ailleurs pas au réchauffement climatique. Le progrès technologique présente l’inconvénient de  conforter aussi un modèle insoutenable et d’encourager la fuite en avant. L’innovation permanente multiplie  les produits et  l’accroissement continue de la production et de la consommation  efface  les améliorations qui peuvent être apportées en matière de rendement énergétique ( selon le paradoxe bien connu en économie de Stanley Jevons), épuise les ressources et augmente la pollution. Nous continuons à consommer de plus en plus d'énergie et il n’y a pas d’énergie propre. La société de croissance et du toujours plus de profit pour certains s’appuie sur la technologie et sur tous les dispositifs qui permettent d’endormir les consciences. 

La nécessité d’une croissance nécessaire à l’emploi est admise par la plupart de nos décideurs politiques. Il y a un front croissantiste - qui ignore le clivage traditionnel droite/gauche - illustré récemment  par la condamnation quasi-unanime (Valérie Pécresse et Anne Hidalgo ont montré à cette occasion qu’elles sont d’accord sur l’essentiel)  de l’action menée par ATTAC à la Samaritaine afin de dénoncer l’enrichissement de Bernard Arnault pendant la crise du Covid.  Bernard Arnault, à la tête du  groupe LVMH spécialisé dans le luxe et le superflu, fait évidemment partie de ces grands managers créateurs de richesses et pourvoyeurs d’emplois et cela suffit à lui assurer le soutien des partis politiques traditionnels qui entendent  faire barrage aux dangereux idéologues décroissants qui veulent imposer le terrorisme de la simplicité, de la frugalité et  du partage.

Dans un monde où les catastrophes environnementales vont s’amplifier et  se multiplier, le  clivage politique majeur qui sera bientôt le seul véritablement signifiant oppose :

 - d’un côté, ceux qui pensent que la technologie et le marché vont nous permettre de relever le défi de la transition écologique dans un monde modelé par l'économie libérale. 

 - de l’autre, ceux qui appellent à changer de paradigme, à lutter contre le réchauffement climatique et la pollution généralisée en inventant un autre type de société en rupture avec le néolibéralisme et  la croissance. 

Si le monde de Bernard Arnault perdure, la survie sera peut-être possible à la fin de ce siècle pour une petite minorité d’humains ou d’humanoïdes disposant d’artifices technologiques sophistiqués mais elle sera particulièrement pénible voire impossible pour tous les autres. La nature aura coupé les ponts avec Homo sapiens.

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