La colère et la lutte après les catastrophes

Après avoir allégé par un certain nombre de lois et de décrets successifs - et notamment la loi Essoc, la “loi pour un Etat au service d’une société de confiance” ! - les contraintes réglementaires, notamment environnementales, pesant sur les installations classées et facilité de facto l’augmentation de la capacité de stockage de l’usine Lubrizol, un site classé Seveso “seuil haut” et situé en pleine agglomération rouennaise, l’Etat tance maintenant, après l’incendie, l’exploitant. En même temps qu’il cherche à minimiser les conséquences de la  catastrophe, il adopte une posture plus exigeante vis-à-vis de l’industriel afin de calmer la colère de tous les enfumés et de masquer sa propre responsabilité. 

Elisabeth Borne, la ministre de la Transition écologique, attend de Lubrizol un “accompagnement exemplaire “ et le préfet de Seine-maritime  demande maintenant de faire cesser “les odeurs incommodantes “ !

Mais il s’agit là d’une injonction bien tardive et de pure forme qui  ne doit pas effrayer beaucoup le groupe Berkshire Hathaway de Warren Buffet,  propriétaire de l’entreprise. Les gouvernements libéraux organisent sciemment leur impuissance  face aux grands groupes industriels et financiers qui dirigent l’économie monde et qui imposent par un lobbying intensif, une réglementation ou une déréglementation propice au développement de leur business. Ces monstres transnationaux ne se soucient que de leurs profits. 

Warren Buffet n’avait-il pas  déclaré en 2005 sur CNN : “ il y a une lutte des classes évidemment mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène la lutte et qui est en train de la gagner” 

Warren Buffet fait partie comme Bernard Arnault, François Pinault et bien d’autres, de la caste des  grands patrons faiseurs de roi. Les politiques accèdent au pouvoir grâce à leurs soutiens financiers et à la manipulation de l’opinion publique sous l’influence de médias dominants qui sont sous leur contrôle ( de ce point de vue, l’ascension d’Emmanuel Macron est un cas d’école).  Une fois élus, les gouvernants sont là pour appliquer un programme guerrier à la warren Buffet et pour légitimer des pratiques conduisant à l’exploitation forcenée du vivant sous toutes ses formes ; ils doivent aussi tenter de maintenir une confiance minimum dans un modèle économique  qui fonctionne à plein régime pour gaver une toute petite minorité de privilégiés. 

Tous les rouages du système sont tenus, tous les éléments constitutifs du pouvoir sont enchevêtrés, imbriqués, agglomérés, corrompus mutuellement par l’argent et le désir de puissance. Les dommages sont immenses et ne peuvent  pas être mis sur le compte de la fatalité.

L’incendie de l’usine Lubrizol  n’est pas un accident, il n’est pas arrivé de façon fortuite et imprévisible, il peut être considéré comme le résultat de la politique du  laisser-faire des libéraux en faveur du monde des affaires : l’Etat abandonne peu à peu son rôle de régulation et de contrôle car les entreprises doivent pouvoir se développer sans être freinées par une réglementation trop tatillonne. Les accidents deviennent dès lors inévitables. Mais, après tout, ils sont réparables, il y a aussi un secteur de la  dépollution et de la décontamination qui est porteur d’emplois et qui génère de la croissance. . . 

Le suicide de Christine Renon, directrice d’école à Pantin, n’est pas, bien évidemment, un accident, il n’est pas arrivé de façon fortuite et imprévisible, il est la conséquence de la maltraitance d’une administration qui  violente son personnel. Par manque de temps et de moyens, les enseignants et les encadrants de l’Education nationale ne peuvent plus accomplir correctement leurs missions, ils en souffrent.. Christine Renon, surmenée, épuisée, s’est donnée la mort pour témoigner. Les libéraux mènent une guerre d’usure aux services publics, le privé est en embuscade.

La tuerie à la préfecture de police de Paris n’est pas non plus un accident. En dehors du fait qu’il aurait pu être évité, le geste de Mickaël Harpon est celui d’un homme en déshérence comme le système en produit tant. La radicalisation est avant tout la conséquence d’un mal-être et d’un isolement.  Tous ces passages à l’acte de fondamentalistes musulmans mais aussi de racistes exaltés, de suprémacistes, de fanatiques de tout poil sont les accès de fièvre d’une société malade de ses injustices, de ses discriminations et de ses inégalités criantes  

 

Sous les coups de boutoir du capitalisme, la société se fissure, le monde se désagrège.

Et la  confiance dans l’avenir, qui est le moteur indispensable pour faire perdurer le système, disparaît peu à peu.

L’heure est au doute et à la colère,  colère des Rouennais, mais aussi colère des directeurs et professeurs des écoles, colère des policiers, colère des gilets jaunes, colère des citoyens. 

 Cette semaine,  les militants d’ Extinction Rebellion  vont mener des actions de désobéissance civile un peu partout dans le  monde. Ils constituent l’avant garde des citoyens qui ont compris qu’il est temps désormais de mener une guerre frontale contre la classe des riches qui détruit la planète.

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