« Je suis Charlie » n'est pas un cri de soumission

 

Des hommes sont morts, au siège de Charlie Hebdo, à Paris, tués, abattus froidement, implacablement, par deux jeunes musulmans fanatisés se revendiquant du djihad. C'est un drame, une barbarie qui nous concerne tous. « N'envoie jamais demander pour qui sonne le glas, il sonne pour toi ». « Je suis Charlie », bien évidemment.

Des hommes sont morts, il y avait parmi eux – et c'était même la majorité d'entre eux - des journalistes engagés, courageux, impertinents, lucides, capables de poser un regard critique et original sur notre société, sur le monde qui nous entoure et qui, bien souvent, nous opprime. Elsa Cayat, Bernard Maris, Charb, Tignous, Cabu, Honoré, Wolinski, n'écriront plus, ne dessineront plus, ne nous aideront plus à supporter la pesanteur du quotidien. Ils vont manquer à leurs lecteurs mais, dans un pays où les patrons de presse sont aussi le plus souvent des industriels et des financiers, c'est un pan supplémentaire d'une démocratie, déjà bien malade, qui s'affaisse avec eux.

C'est une liberté en moins pour chacun d'entre nous. « Je suis Charlie », bien évidemment.

« Je suis Charlie », un cri de compassion, un cri de solidarité, un appel à la résistance . . .

 

Et puis tout s'emballe, tout dérape . . .

Après le drame de Charlie Hebdo, François Hollande consulte et reçoit les anciens présidents Valérie Giscard d'Estaing, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, ainsi que les principaux responsables politiques. Un «  front uni contre le terrorisme », de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, est convoqué par le Chef de l'Etat. « L'unité nationale » doit prévaloir. Selon Alain Juppé « l'affontement sera sans merci, de longue haleine , mais nous le gagnerons ».

La peur, après avoir été instillée, est désormais injectée à forte dose, avec les images et les commentaires alarmistes des grands médias ; paradoxalement on en appelle au sang froid et au courage. La France est prête pour son « Patriot Act ».

Subitement, même si on se défend de pratiquer l'amalgame, la société est plus facile à comprendre : il y a les « Charlie », nous tous, et les autres. Il y a les bons et les méchants. Il y a d'un côté notre belle France républicaine et démocratique et de l'autre ces hordes de djihadistes barbares qui menacent notre liberté. Le paysage est plus net, plus tranché, plus favorable à certains grands fauves populistes, idéal pour les Marine Le Pen, les Zemmour, les Soral, pour tous ceux qui défendent vraiment les français. . .

La peur permettra de mieux discipliner, de mieux contrôler, de mieux formater. Et l'époque fabrique des terroristes mais bien peu de résistants. « Je suis Charlie » aura bien du mal à devenir un cri de guerre. « Je suis Charlie » est à peine un slogan un peu puéril que c'est déjà une marque. Les 3 Suisses ont montré la voie, en phagocytant, pendant un temps, les 3 mots encore tout chauds dans leur propre logo. Cinquante ans de conformisme, de carriérisme, de consommation, ont laissé quelques séquelles et n'incitent pas spécialement à adopter l'esprit de Charlie Hebdo. Imagine-t-on des moutons se mettre à rugir ?

Dimanche, les gardiens de l'ordre économique et social, les chefs d'Etat et de gouvernement des principaux pays européens, en grande partie responsables de la montée des intégrismes, iront clamer « je suis Charlie » dans les rues de Paris, récupérant, polluant, dégradant, transformant une réaction populaire en un mouvement de foule, en un panurgisme, sans signification véritable. « La stratégie du choc » est à l'oeuvre.

« Je suis Charlie » ne doit pas devenir un cri de soumission aux puissants.  

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