La sélection des brutes

Les médias dominants et les instituts de sondages d’opinion plantent le décor de la future campagne présidentielle. A un an de l’élection, la France évolue  dans un environnement médiatique acquis à l’idéologie libérale et imprégné des préoccupations et des valeurs traditionnelles  de la droite.

Les médias dominants et les instituts de sondages d’opinion plantent  progressivement le décor de la future campagne présidentielle.  Ils ont choisi leurs candidats, Emmanuel Macron  et Marine Le Pen  en seront les deux principaux protagonistes, mais ils s’emploient aussi à orienter les débats vers des thèmes jugés importants et déterminants pour l’électorat. A un an de l’élection, la France évolue  dans un environnement médiatique acquis à l’idéologie libérale et imprégné des préoccupations et des valeurs traditionnelles  de la droite.  

Dans le cadre de ce duel annoncé et en quelque sorte programmé entre le représentant de la droite libérale et l’égérie de l’extrême droite nationaliste, la sécurité est un enjeu particulièrement porteur.

Emmanuel Macron entend bien profiter de son statut afin d’apparaître comme le mieux placé dans ce combat permanent contre de multiples ennemis. Le ton du Chef de l’Etat est volontiers martial, depuis quelque temps les mots gagnent en intensité, et il n’hésite pas à  guerroyer sur le terrain de prédilection du Rassemblement National. Le Président est en guerre contre le coronavirus, en guerre contre l’islamisme,  et il célèbre de grands chefs de guerre comme Napoléon.

La lutte contre les trafics de stupéfiants  redevient évidemment une priorité et s’installe dans une  logique purement répressive dont l’interview récente d’Emmanuel Macron au Figaro consacrée à la sécurité  avait donné la tonalité.

Alors que les chiffres et l'évolution globale des trafics démontrent l’inefficacité d’une politique uniquement axée sur l’interdiction et la répression, il arrive que les hasards de l’actualité attisent l’émotion populaire et donnent malheureusement et paradoxalement plus de consistance et de résonance  à des déclarations bravaches et démagogiques. 

Nous sommes en guerre et un policier est mort, abattu froidement par un dealer.

Eric Masson est mort sur le front, au combat, et sa mort donne lieu à une exploitation éhontée. La France de droite est désormais en terrain conquis, totalement décomplexée.

Dans l’immédiat il faut s’empresser de trouver des boucs-émissaires et la gauche, la gauche réellement alternative - c’est à dire l’ultra gauche comme il est d’usage de la désigner maintenant - est convoquée devant le tribunal des syndicats de police, sommée de changer de discours, accusée de distiller dans les réseaux sociaux cette haine anti-flic qui débouche maintenant sur le meurtre de policiers par des dealers de rue. Le Figaro relaie complaisamment les états d’âme de David Le Bars, le secrétaire général du Syndicat des commissaires de la police nationale pour qui “ la mort d’Eric Masson n’est pas lié à la guerre des stups mais le résultat d’un mal bien plus profond qui s’est ancré dans notre société : la haine du flic “. “ Le procès permanent fait à l’institution policière, accusée d’abriter un racisme structurel et de recourir à des violences systémiques a abouti à une détestation de l’uniforme”. La police serait donc fragilisée, à nue, exposée à la vindicte des délinquants et des malfrats qui ne la craignent plus,  dépouillée de son autorité car victime d’une campagne calomnieuse et haineuse au sujet des  violences policières, lancée et relayée sans cesse par les islamo-gauchistes, les insoumis, les gilets jaunes et tout ce que la France compte d’opposants en marge de la République. Car la République est désormais  symbolisée  par la police et par les corps régaliens d’un Etat qui doit affirmer sans crainte et sans entrave son  autorité.  

L'exploitation du drame d’Avignon et de l’émotion légitime de la  population par les syndicats droitiers, et pour certains fascisants, de la police nationale n’est pas surprenante : elle se situe dans un continuum et dans une logique qui s’est amplifiée  et fortifiée progressivement depuis les attentats islamistes de 2015 et plus encore depuis les attaques contre les policiers eux-même, notamment l’assassinat  d’un couple de policiers à Magnanville et, tout récemment, l’attaque mortelle portée à Rambouillet contre une fonctionnaire de police. Les policiers se comportent comme les gardiens d’une citadelle assiégée : parce qu’ils sont  en première ligne dans le combat permanent pour la sécurité de tous, ils  ne supportent aucun regard critique.

Le thème de la sécurité va évidemment s’enkyster dans les médias jusqu’à l’élection de 2022 avec l’idée, puissamment relayée par les interviews de policiers, que l’ordre et la sécurité ne peuvent être assurés que par les politiques de droite ou d’extrême droite quand les mouvements, associations et partis politiques se réclamant de la gauche représentent à l’inverse le camp de  l’insécurité, du laxisme, de la compromission avec l’islamisme que le terme d’islamo-gauchisme permet de populariser. 

Le terrain paraît suffisamment préparé et fertile pour que des militaires ne craignent plus de publier dans “Valeurs actuelles” des  tribunes condamnant la chienlit ambiante et le délitement de la société en brandissant la menace à peine voilée d’une intervention des camarades d’active puisque “la guerre civile couve en France”. Pour assurer la sécurité dans cette atmosphère belliqueuse, il faut de l’autorité avec des hommes disciplinés, en treillis, et non pas des rêveurs qui prétendent que l’insécurité grandissante découle de la montée des inégalités.

Après quatre années de Macronisme, la France est sous l’emprise de la droite extrême. 

Alors que les défis du moment et notamment la préservation de nos biens communs environnementaux et sociaux nécessitent impérativement plus de coopération, d’entraide et de solidarité, on nous parle de guerres napoléoniennes et de grandeur de la France. 

L’époque réclame plus que jamais des politiques clairvoyants et  visionnaires mais notre système politique et médiatique fonctionne  pour sélectionner des brutes. 

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