Pas d’armistice ni de réparation pour nos “gueules cassées”

 Il y a un an débutait le mouvement des gilets jaunes. Aujourd’hui, le mécontentement et la colère sont toujours là  et des manifestations, même si elles sont moins fournies, continuent à se tenir tous les samedis ; des ronds-points sont même réinvestis. Pour tenter d’apaiser le pays, quelques miettes ont bien été distribuées, lâchées à la populace, mais “ceux qui ne sont rien” ont bien conscience que les injustices demeurent et qu’ Emmanuel Macron gouverne pour ceux qui ont déjà tout ; la société française reste profondément injuste et les inégalités s’accentuent. Au prix de milliers de blessés, de dizaines de mutilés et d’ éborgnés, les gilets jaunes  ont réussi à arracher au pouvoir quelques dizaines d’euros supplémentaires sur le bulletin de paye des travailleurs les plus démunis mais les premières conclusions du rapport du Comité d’évaluation de la politique fiscale du gouvernement montrent que les 5% des ménages les plus riches ont en moyenne un gain de 6 500 euros par an grâce à la suppression de l’ISF( lire ici) . La France est  un pays riche qui regarde  la misère gangrener une partie de son corps social, le message du jeune étudiant de l’université Lyon-2 qui s’est immolé par le feu devant les bâtiments du CROUS de Lyon accable nos gouvernants  :"Cette année je n'avais pas de bourse (...) et même quand j'en avais, 450 euros par mois, est-ce suffisant ?"

Dans un système où l’Etat se range ouvertement du côté des firmes afin de doper l’activité économique, détruit méthodiquement toutes les barrières de protection afin d’imposer un travail contraint et misérable aux prétendus “assistés” , ne conçoit pas d’autre activité que celle qui consiste à augmenter la richesse monétaire d’une minorité en appauvrissant de plus en plus l’ensemble du monde vivant, l’esprit de résistance devient une nécessité vitale. Le feu couve en permanence et  ne demande qu’à reprendre ; les dernières mesures annoncées concernant l’indemnisation du chômage et la réforme des retraites programmée l’année prochaine ne peuvent que raviver des braises qui sont encore très vives. 

 

Bien loin d’avoir tiré les leçons de ce soulèvement populaire, le régime libéral-autoritaire d’Emmanuel Macron continue dans la même voie en accélérant. L’Etat ne soutient pas seulement les riches, les “créateurs de richesse”, mais devient même prédateur en s’alliant  objectivement avec les entreprises privées pour dépouiller et fragiliser encore davantage les plus faibles. La privatisation de la Française des jeux , un acte politique particulièrement indigne, illustre ce renoncement de l’Etat à défendre l’intérêt général et à protéger les populations les plus fragiles. Il s’agit même d’un double renoncement : 

  • l’Etat renonce à son rôle de protection en livrant au privé des activités potentiellement dangereuses pour les citoyens : addiction, perte d’argent excessif, endettement. . . Et ce sont les classes sociales les plus modestes, les plus désargentées, qui vont en pâtir tout particulièrement puisque ce sont elles qui consacrent la part la plus importante de leurs revenus disponibles aux jeux d’argent.
  • L’Etat abandonne aux actionnaires une source de revenus  qui auraient pu servir, comme par le passé, à la solidarité nationale. La Française des jeux s’inscrit dans la lignée de  la Loterie nationale qui fut créée en 1933 pour venir en secours aux victimes de guerre ; le loto remplit alors une fonction louable en participant à l’effort collectif de reconstruction, y compris des corps brisés, des gueules cassées de la grande guerre.  

Aujourd’hui, la Française des jeux ne va plus servir qu’à augmenter les dividendes des actionnaires privées en ponctionnant les pauvres.  Elle aurait pu par exemple participer à l’indemnisation des victimes des violences policières de ces derniers mois, à la réparation de toutes les  “gueules cassées “ de notre dernière “guerre” intérieure, le terme utilisé par le chef d’état-major de la Direction départementale de la sécurité publique des Bouches-du- Rhône lors de son audition par l’IGPN ( ici l'article de Médiapart à ce sujet) pour qualifier le contexte des missions de maintien de l’ordre à l’occasion des manifestations de gilets jaunes !

Pour cette guerre intérieure, ce 11 novembre, il n’y a pas encore eu de réel armistice, le grand débat n’était à l’évidence qu’un leurre destiné à tromper l’ennemi. 

Et maintenant  les hostilités menacent de reprendre de plus belle. 

 

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