Folie furieuse

Avis de tempête sur la Macronie : selon le dernier baromètre du CEVIPOF publié cette semaine, seuls 9% des Français déclarent avoir confiance dans la classe politique. La défiance vis-à-vis d’Emmanuel Macron est particulièrement élevée.

Notre système de représentation politique est à bout de souffle. La trahison des élites est par trop évidente et répétitive.

Plus de trente ans que cela dure!  Plus de trente ans que les présidences se suivent et se ressemblent,  plus de trente ans que le fameux slogan libéral des années 80 de Margaret Thatcher « There is no alternative » domine la vie politique et impose une continuité désespérante. L’élection de François Mitterrand en 1981 fut sans doute le dernier acte fort, le dernier battement de coeur de notre vie démocratique  ;  depuis sa réélection de 1988 , le pouvoir représente les intérêts du capitalisme financier et ne laisse d'autres perspectives aux citoyens que de subir la loi du marché. 

Plus de trente ans de manipulation, plus de trente ans que les électeurs sont floués, trompés, dépossédés de leur choix.

Plus de trente ans d’espérance suivie aussitôt de désespérance, plus de trente ans de mots vains,  de communications trompeuses,  de slogans vides, plus de trente ans que les prétendants au trône  luttent contre  tous ceux qui s'enrichissent en dormant, contre la fracture sociale, contre la Finance, promettent la rupture, et plus de trente ans qu’une fois au pouvoir, ils mettent leurs pas dans ceux de la présidence précédente. Plus de trente ans que le peuple élit des politiciens issus du même moule, acquis aux mêmes idées, accrocs à la croissance et au productivisme,  en espérant le changement et une meilleure qualité de vie.

Si, comme le disait Albert Einstein : "la folie, c'est de refaire toujours la même chose, et d'attendre des résultats différents", alors le peuple français est fou.

Et jusqu’à présent, le peuple avait été patient. Il faut dire que les gouvernants  donnaient le change, reculaient parfois devant la mobilisation sociale, consentaient des aménagements, des concessions dans leur parcours libéral, s’excusaient presque de leur brutalité : dans une économie de marché soumise à la concurrence internationale, il faut être compétitif et les chefs  d’entreprise sont les seuls maîtres à bord, « l’Etat ne peut pas tout », mais après les efforts entrepris,  les choses vont forcément  s’améliorer, le temps de la redistribution va venir. . .  Alors le peuple continuait à endurer, à supporter le présent en attendant des lendemains qui  chantent. Le peuple continuait à espérer.

Plus de trente ans d’un fol optimisme à chaque élection.

Et puis, aujourd’hui,  au bout du compte, après un dernier appel à se mettre en marche et à se réunir autour d’une France qui doit être « une chance pour chacun », après l’agitation et les mouvements  browniens de la dernière campagne, Emmanuel Macron consacre l’avènement d’une république corrompue au service exclusif des riches. L’appel d’air de la présidentielle débouche à nouveau sur une impasse pour ceux qui ne sont rien, sur un cul de basse fosse gardée cette fois par la gendarmerie.  C’est  la douche froide, la désillusion définitive.  Et le nouveau pouvoir est sans concession, il s’affiche clairement, avec morgue,  en ennemi de classe, il est arrogant et brutal, il provoque pour mieux cogner et réprimer ensuite. Il est là pour faire le job, il ne reculera pas.

La révolte n’est pas permise. Les violences policières se multiplient. Pour tout manifestant désormais plane la menace de se faire embarquer, contrôler, ficher, emprisonner, gazer, éborgner, mutiler.  En décorant de la légion d’honneur un voyou galonné, déjà sanctionné par sa hiérarchie pour acte de violence, le régime dévoile sa vraie nature.

 Alors, dans ces moments là, on perd la tête, les repères habituels  se brouillent,   « les ennemis de mes ennemis  ne sont pas vraiment mes amis mais un peu quand même » *, des alliances de circonstance et contre nature se nouent face à un adversaire devenu ennemi irréductible.   On a tendance à foncer tête baissée et sans trop réfléchir, sans pudeur intellectuelle.

Après deux mois de lutte, deux mois de discussion sur les ronds points, les gilets jaunes sont devenus des gilets arc en ciel, rassemblant des citoyens de tous bords politiques.  Les gilets jaunes sont réunis en détestation et en désordre mais ils portent une colère commune

Le peuple est désormais fou furieux et le pouvoir entend lui passer la camisole de force.

 

* Phrase prononcée par Eric Hazan, éditeur ( maison d'édition La Fabrique)

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