Demain, il nous faudra reprendre la main !

Evidemment, nos gouvernants ne pouvaient pas imaginer qu’un virus pourrait ébranler à ce point le monde des affaires.

Avant le covid-19, la détresse respiratoire d’une proportion minime de grands malades n’aurait jamais pu provoquer de détresse financière.

Avant le covid-19, le capitalisme s'accommodait  fort bien de la maladie, certes une contrainte momentanée pour les entreprises mais aussi une source d’activités et de profits considérables.

Avant le covid-19, le secteur de la santé devait être un secteur économique comme les autres, soumis aux mêmes règles de productivité et de rentabilité.

Avant le covid-19, à l’hôpital, les techniques comptables imposaient leur logique : il fallait rationaliser, normaliser, réorganiser. . . Il convenait de suivre des normes de rendement et d'efficience comparables à celles que l’on trouve dans l’industrie ou dans d’autres secteurs de production. Il fallait soumettre le travail des équipes soignantes à des impératifs de productivité : moins de temps morts, moins de parlottes, moins de discussions inutiles avec les malades ; il fallait du rythme, de la cadence, du flux, de l’ambulatoire, de la tarification à l’activité.

Avant le covid-19, l’hôpital devait être une unité de gestion comme une autre, il ne pouvait demeurer à l’écart  des objectifs de maîtrise des coûts si prisés par notre économie libérale. 

Avant le Covid-19, l’hôpital public était  une charge pour la collectivité, une dépense pour le budget de l’Etat qu’il fallait à tout prix diminuer. Malgré un très large mouvement de contestation réunissant dans un même mouvement de colère et de révolte toutes les catégories de personnel soignant, priorité était donnée aux économies : réduction du nombre de lits, réduction des personnels, désinvestissements, etc.

Avant le covid-19, la démarche qualité permettait d’accompagner et d’accélérer tout ce processus, il convenait de tout contrôler, de tout prévoir, de magnifier la pénurie de moyens Tout était évidemment une question d’organisation. Un bon management allait permettre de surmonter les difficultés et de progresser.  Ainsi, lors de l’inauguration de la “Paris healthcare week” en mai 2018, Agnès Buzin déclarait : “Tout n’est pas qu’une question de moyens, la réponse aux inquiétudes exprimées ne se trouve pas uniquement dans l’attribution de ressources financières supplémentaires ; ou dans la modification des règles de financement. Nous devons mettre en œuvre un changement profond dans l’organisation de nos soins.” Cette démarche qualité était d’ailleurs engagée dans tous les établissements de soins comme on peut le lire sur le site d’infos des professionnels du Bien-Vieillir (ici) : “Inscrite dans la loi du 2 janvier 2002, relancée par l'Agence nationale de l'évaluation sociale et médico-sociale, demandée par les clients, la concurrence, la mise en œuvre de démarche qualité dans les établissements d'accueil pour personnes âgées devient de plus en plus courante."                                                                                                                        

Avant le covid-19, les médecins s’effaçaient devant les gestionnaires et  les managers des ARS (Agences régionales de santé). Chez les chefs de service, les tâches administratives absorbaient bientôt plus de temps et d’énergie que les soins. il fallait remplir des tableaux, cocher des cases, copier- coller, cliquer, etc, se perdre dans des tâches administratives et dans des logiciels de traitement sans cesse renouvelés. 

Avant le covid-19, l’hôpital public fermait des lits, éreintait son personnel, perdait peu à peu ses compétences et ses forces vives au profit du privé. Le secteur de la santé était en voie de privatisation. 

Avant le covid-19, l’hôpital devait s’adapter, à marche forcée, à la culture de la société marchande.

Ainsi, notre hôpital public se trouva fort dépourvu quand le virus fut venu. . .

Des tableaux de bord de gestion, des logiciels de traitement de données, des indicateurs de qualité, des procédures discutées, rediscutées, homologuées, des ratios d’occupation optimisés ( pensez donc : 100.000 lits à temps complet supprimés dans les hôpitaux publics en 20 ans !), mais une pénurie de masques, de lits, d’anesthésiants, de respirateurs, de soignants ! Un optimum économique sur les écrans pour une carence généralisée, voilà  le bel ouvrage de nos décideurs libéraux ! 

Et il a néanmoins fallu faire face avec des moyens matériels et humains en souffrance. 

Et, jusqu’à présent, l’hôpital public a malgré tout tenu grâce à l’extraordinaire dévouement de toutes les équipes.  

L’hôpital tient parce que les soignants ont repris la main sur les gestionnaires, parce que le service aux malades est à l’heure actuelle la seule donnée qui vaille.

Mais demain ? 

Demain, quand on sera sorti de cette crise sanitaire, après ce qui est juste pour notre gouvernement un mauvais moment à passer, les gestionnaires libéraux sont bien décidés à reprendre les rênes et à nous faire payer très cher leurs erreurs.

Peut-on raisonnablement croire Emmanuel Macron quand il promet une revalorisation des carrières à l’hôpital et devoir “ assumer à court terme un investissement plus fort et massif dans notre santé, pour le bien de tous.” alors que dans le même temps la Caisse des dépôts travaille sur des scénarios correspondant à une logique marchande avec à la clef la privatisation de notre système de santé ( lire ici l'article de Médiapart) ?

Pourquoi donc l’hôpital public serait-il épargné demain par une idéologie mortifère ?

Comment croire à un changement véritable d’approche quand la secrétaire d’Etat Agnès  Pannier-Runnacher ose déclarer, alors que les Français souffrent encore du confinement que demain, “il faudra reprendre le travail plein pot” et qu’il “faudra probablement travailler plus que nous ne l'avons fait avant". 

 

Non, décidément, il n’est plus possible de les laisser faire ! Demain, il nous faudra reprendre la main.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.