Un ministre de l’Intérieur sous emprise

Désormais, la violence s’est enkystée ; c’est comme un cancer qui, pour ne pas avoir été traité en temps voulu, a émis des métastases dans toute l’institution et en arrive à un stade où il ne peut plus être contrôlé.

Il aura donc fallu le meurtre exécuté de sang froid d’un noir par un policier blanc outre atlantique pour réveiller une conscience collective assoupie et raviver au sein de notre communauté nationale une plaie et des douleurs encore bien sensibles. Car, si un tel degré de violence raciste de la part de la police est sans doute propre aux USA, il n’en demeure pas moins qu’en France aussi, le maintien de l’ordre est affecté par de nombreuses déviances et dérapages. La police française commet trop souvent des crimes et délits dans l’exercice de ses missions, et cela en toute impunité, couverte par la hiérarchie, disculpée par la justice.  Ces dernières années, sans doute en lien avec l'avènement du libéralisme autoritaire macronien ainsi qu’avec l’aggravation de la crise et la fracture grandissante entre le pouvoir et les populations les plus démunies, les dérives se sont multipliées. Le seul mouvement des gilets jaunes a provoqué, du fait d’une répression particulièrement sévère et souvent aveugle,  d’après le décompte d’Amnesty international, 2500 blessés dont 24 manifestants éborgnés et 5 ayant eu la main arrachée. Ce bilan, très lourd, ne prend pas en compte le décès de Zineb Redouane, qui selon les autorités a été atteinte accidentellement par un tir de grenade “tirée dans les règles”. 

Les violences policières ne sont pas des soupçons mais  des faits avérés elles ont été filmées à maintes reprises et elles sont largement documentées ( il faut d’ailleurs saluer le travail remarquable de David Dufresne à ce sujet (ici)).  Les tués, les blessés et les  traumatisés de la police française  ne peuvent pas être  oubliés.

De même, les propos racistes, sexistes, homophobes qui sont régulièrement proférées par des policiers dans le cadre de l’exercice de leurs missions dans la rue ou dans les commissariats ne sont pas des élucubrations de racailles de banlieue ou de témoins malveillants.  Là aussi, les preuves existent, il arrive même que les faits soient  rapportés de l’intérieur par des policiers lanceurs d’alerte qui se voient alors le plus souvent sanctionnés par leur hiérarchie. Et quand des réseaux sociaux regroupant des policiers étalent sans complexe leur haine de l’étranger, cela laisse peu de  doute quant aux  comportements de ces exaltés dans l’exercice de leurs missions. 

Désormais, la violence s’est enkystée ; c’est comme un cancer qui, pour ne pas avoir été traité en temps voulu, a émis des métastases dans toute l’institution et en arrive à un stade où il ne peut plus être contrôlé. Le mal ne date pas d’hier, le temps a fait son oeuvre. Les premiers fautifs  sont d’ailleurs les ministres de l’intérieur qui se sont succédé à ce poste ( Pensons au sinistre Cazeneuve) ainsi que les responsables de la  haute administration, préfets en particulier ( Pensons au sinistre Lallement), bref tous ceux qui donnent les ordres et organisent la chaîne de commandement. La police nationale est au bout du rouleau, épuisée physiquement et moralement. Ce grand corps malade représente un danger pour lui-même ( le nombre de suicides dans la police est particulièrement élevé) mais aussi un danger pour l’ensemble de la société. Traiter le mal nécessiterait un courage et une volonté politique dont  ce gouvernement est bien incapable car il sait devoir compter sur les forces de l’ordre pour le protéger et faire respecter des lois iniques. Christophe Castaner est donc sous l’emprise des syndicats policiers qui lui dictent  sa conduite et défient ouvertement son autorité. Le ministre de l’Intérieur laisse agir et s'exprimer des syndicats ouvertement séditieux comme le syndicat Alliance qui ont déjà averti le pouvoir politique : “ si nos collègues venaient à être injustement condamnés, nous saurons ce qui nous reste à faire . . . et notre colère personne ne pourra la contenir “ !  

Les policiers français ont perdu l’habitude de devoir rendre des comptes et de respecter la loi. Ils entendent bien appliquer les méthodes d’interpellation qui leur conviennent et faire  régner l’ordre républicain à leur façon.

La crise économique provoquée par le coronavirus va probablement amplifier dans les mois qui viennent les tensions au sein de la société. La population ne dispose plus d’une police républicaine  susceptible de l’aider mais se trouve confrontée à des  forces appointées par le pouvoir en place pour faire appliquer l’ordre dominant et réprimer toute contestation. Dissuader, contrôler, mater constituent sous le règne de Macron  l’essentiel de l’emploi du temps d’un policier. Les risques de dérapage et de grande violence vont malheureusement s’accentuer. 

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