De la mer de glace à Agnès Buzin en passant par Piotr Pavlenski

Afin de lancer l’Office français de la biodiversité et constater sur le terrain les effets du réchauffement climatique en haute montagne,  Emmanuel Macron s’est rendu récemment à Chamonix, dans une vallée alpine réputée pour sa beauté mais défigurée par le développement touristique. 

D’habitude, quand un Président honore des lieux de sa présence, tout est au préalable nettoyé, blanchi, astiqué. Tout doit être lisse et propre, on met la poussière sous le tapis, on cache et on élimine les aspérités qui pourraient choquer le regard présidentiel. Il faut montrer le meilleur, il faut que le Président  soit satisfait, qu’il puisse penser que tout fonctionne à l’optimum, tout spécialement en Macronie, dans le meilleur des mondes possibles. On peut ainsi travestir la réalité et transformer pour l’occasion un quotidien chaotique, une misère habituelle, en un lieu d’efficience remarquable où tout est en place et fonctionne apparemment à merveille. Alors, le Président, constatant que la France tourne à plein régime, tel un mécanisme bien huilé, repart satisfait ;  et sa visite est une réussite. L’apparence peut ainsi masquer, notamment lorsqu’il s’agit de services publics la détérioration de tous les mécanismes, rouages et dispositifs internes - humains en particulier - nécessaires à un fonctionnement pérenne.

A Chamonix,  il n’y a pas eu de grand nettoyage de surface pour cette visite présidentielle,  l’ampleur et l’inutilité de la tâche étaient à même de décourager les meilleures volontés.  Et puis, le Président était aussi venu pour constater les dégâts. Emmanuel Macron, en combinaison de ski bleu blanc rouge, a donc  contemplé une mer de glace grise et sale, en bien petite forme, le résultat de décennies de croissance irraisonnée, d’un développement touristique incontrôlé et d’un capitalisme qui ignore les lois de la nature.  Pour remédier à cette dégradation, retrouver de la blancheur et de la pureté, de la neige immaculée, il faudrait opérer un nettoyage en profondeur du système global, prendre le mal à la racine, s’attaquer aux véritables causes d’une saleté qui finit par tout submerger, par tout compromettre. Il  faudrait ne pas se contenter de mesures cosmétiques. Il faudrait par exemple commencer par respecter les engagements de la France sur le climat mais de cela, bien évidemment, il ne saurait en être question. 

 

Piotr Pavlenski, lui, est bien décidé à nettoyer le système en profondeur à sa manière. Cet exilé politique, après avoir  énervé Poutine, s’est mis en tête de débarrasser la classe dirigeante de notre pays de ses impuretées et scories les plus remarquables et  d’offrir au regard des citoyens un paysage politique plus propre. Piotr est une personnalité tout d’un bloc, robuste et entier ; il apprécie la clarté, la rectitude et la transparence. Pour Piotr Palenski, l’élu, le responsable politique, doit en tout point se conformer  aux valeurs qu’il défend, une exigence tout à la fois forcenée et désespérée. Dans ce monde impur et perverti de la politique, et plus généralement en société, le totalitarisme moral est totalement décalé, irréaliste, et inhumain. Piotr doit en souffrir beaucoup : la classe politique au pouvoir avec  son enfumage permanent, sa compromission, son “en même temps” pour promettre en permanence tout et son contraire, le déçoivent forcément. Son caractère ne l’incite pas à la retenue : c’est un brutal, il veut laver sérieusement, récurer furieusement, nettoyer les écuries d’Augias sans ménagement.  Forcément, cela ne pouvait que dérailler.  Benjamin Griveaux qui représente et symbolise parfaitement la Macronie en cette période d’élections municipales a été la première victime de cet illuminé en quête d’absolu. La diffusion d’une vidéo compromettante a mis fin à sa candidature à la mairie de Paris. La gent politique dans son ensemble est évidemment effarée d’autant plus que Piotr promet d’autres révélations.  Mais cette violence, certes condamnable et effrayante, prête à humilier et à tuer symboliquement des hommes politiques, fait écho à une autre violence plus insidieuse, moins médiatisée, mais tout aussi terrible et qui, elle, peut, au bout du compte, tuer véritablement. Vendredi dernier, une infirmière du centre de psychothérapie de l’hôpital Nord-Deux-Sèvres de Thouars a été poignardée par un de ses patients. Les médias ont relayé cet événement tragique mais il a été vite occulté par les mésaventures de Benjamin Griveaux et de la République en marche.  On aurait pourtant tort de considérer qu’il s’agit là d’un malheureux accident, d’un simple fait divers, causé par ce que l’on a coutume d’appeler des facteurs impondérables. Les collègues de la malheureuse infirmière ne s’y trompent pas et désignent le vrai coupable : la politique de santé publique qui souffre d’un manque de moyens Pour Alain Fouguet, infirmier depuis 1983 et élu CGT, l’évènement est à replacer dans un contexte global de détérioration de l’encadrement et du soutien aux malades : "Nous alertons depuis des années sur le manque de moyens, de personnel, de formation: ça ne peut plus durer ! Il faut arrêter les mots et donner réellement à l’hôpital les moyens de fonctionner. Sinon on ne fait que repousser l’échéance de la prochaine catastrophe". Agnès Buzin, ministre de la Santé, vient d’être désignée  nouvelle candidate LREM à la mairie de Paris ; le pouvoir en place ne pouvait apporter une réponse plus méprisante à cette revendication. 

 

Pour retrouver et préserver  la beauté de nos paysages mais aussi prévenir la violence sous toutes ses formes et permettre le bien vivre ensemble, notre société a plus que jamais  besoin d’un nettoyage en profondeur. 

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