Après l'état d'urgence, le changement de cap

La nature l’avait jusqu’à présent tenu éloigné des hommes mais des barrières ont été rompues et il a trouvé de nouvelles proies. Le coronavirus qui nous vient du fond des âges pénètre au fin fond de notre intimité pour nous dévaster. C’est un ennemi invisible, terrifiant, qui évoque les grandes pestes du passé mais qui est aussi une tragédie des temps modernes, un pur produit de la croissance à l’échelle planétaire  et des bouleversements écologiques liés au réchauffement climatique et à la déforestation qui décloisonnent des mondes jusque là séparés (lire ici). Les échanges incessants et l’organisation  du travail réclamés par la gourmandise du capital et la société de consommation sont porteurs de catastrophes. 

Le Covid-19 est un cataclysme majeur d’une densité exceptionnelle, une sorte de trou noir qui nous fait basculer dans un autre monde, qui absorbe et contient toute l’actualité : aucun événement qui ne lui soit désormais relié, aucune activité qui n’en soit affectée. L’envol du virus en Chine a provoqué une tempête mondiale dont il est pour l’instant impossible de prévoir l’issue. La pandémie  déferle maintenant sur des pays occidentaux qui ont tardé à prendre la mesure du phénomène et qui sont insuffisamment préparés. La vague virale menace de submerger les services hospitaliers. C’est une menace internationale et globale car ce coronavirus ne fait pas la distinction entre les riches et les pauvres, entre les puissants et les faibles ; des députés, des ministres sont positifs, des présidents pourraient l’être. Soudain, l’humanité ne fait plus qu’un et l’on entend à nouveau parler de solidarité, de biens publics, d’entraide. Des mots disparus depuis longtemps du langage des hommes de pouvoir et des communicants refont surface, appelés à la rescousse comme pour éclairer la noirceur de l’actualité. 

Emmanuel Macron et son gouvernement s’adapte à cette nouvelle donne. Soudain l’intérêt général semble prévaloir, soudain l’économie n’est  plus une fin en soi. L’argent redevient un outil et doit se soumettre aux impératifs du moment, des milliards vont être débloqués, il n'est plus question de pacte de stabilité et de rigueur budgétaire, juste de protection commune. Notre Président est visiblement affecté psychologiquement par l’épidémie, il assure que, demain, “il nous faudra  tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties”. Il assure que “ce que révèle d'ores et déjà cette pandémie, c'est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Il assure que “ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché.”

Quel bouleversement, quel basculement !

Ce régime après avoir  imposé systématiquement et brutalement  des décisions contre l’avis du plus grand nombre pour satisfaire une petite minorité de possédants se mue en protecteur et en défenseur de l'intérêt général. Après avoir saccagé l’hôpital public, le pouvoir le sacralise aujourd’hui, l’érige en institution première.  

Oui, mais le mal est fait, la pénurie de moyens est là et les belles imprécations de circonstances ne peuvent racheter le passif de plusieurs années. Il n’y a pas suffisamment de gel hydroalcoolique, pas suffisamment de masques protecteurs, pas suffisamment de lits, pas suffisamment de respirateurs,  la crise sanitaire est béante, effrayante. Alors il ne reste plus que le confinement et le bâton. L’état d’urgence et l'État répressif fourbissent leurs armes pour faire appliquer les mesures de salut public. Le préfet Didier Lallement va “faire comprendre assez vite les consignes”. 

Le choc est là, le coronavirus est l’ennemi du moment, il nous plonge dans l’état d’urgence. Mais l’urgence, par la faute du néolibéralisme,  surgit désormais de toutes parts. La dégradation générale des conditions de vie sur terre est patente. Chaque année, des millions de personnes meurent de la pollution, du réchauffement climatique, de mauvais traitements, de la faim, des guerres, etc. Le système en place a largement fourni les  preuves de son caractère mortifère. 

Cette pandémie doit effectivement être l'occasion d'un changement de cap. Au sortir de la  crise sanitaire et économique, il va falloir agir collectivement pour que le gouvernail ne soit plus entre les mains des financiers et des extrémistes libéraux.  

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