Des “événements indésirables graves” à l’hôpital et dans les campagnes

Le docteur Péchier, anesthésiste à Besançon, a été mis en examen car il est soupçonné d’être le responsable du décès de nombreux patients, enregistrés à l’origine en tant que victimes “ d’événements indésirables graves”.

Sur le site de la Haute autorité de santé, un “événement indésirable grave” est défini comme étant “ un événement inattendu au regard de l’état de santé et de la pathologie de la personne et dont les conséquences sont le décès, la mise en jeu du pronostic vital, la survenue probable d’un déficit fonctionnel permanent y compris une anomalie ou une malformation congénitale”.

Depuis le mois de novembre 2016, les praticiens hospitaliers ont l’obligation de déclarer les incidents de ce type sur un portail dédié qui est géré par les agences régionales de santé, complétant ainsi l’énorme dispositif de gestion et de contrôle de l’hôpital public. Toute une organisation numérisée scrute en permanence l’hôpital public, comptabilise les actes, optimise les investissements et les achats, gère le personnel, analyse les coûts et traque les dysfonctionnements afin de proposer aux patients, selon les communicants du ministère,  un service plus efficace et plus sûr. Mais le renseignement de tableurs et de formulaires en ligne par les équipes médicales n’améliore pas obligatoirement les conditions d’accueil, de prise en charge et de traitement des malades. Les algorithmes ne remplacent pas les moyens humains. Une bureaucratie envahissante et chronophage mobilise de plus en plus de personnel pour gérer et contrôler au lieu de soigner et d’accompagner les malades.

Dans certains cas, les statistiques de cette machinerie administrative peuvent fournir une aide inattendue. en alertant sur les ruptures de normalité ou d’anormalité, sur les basculements. Ainsi, dans l’affaire de l’anesthésiste de l’hôpital de Besançon, c’est le surgissement, après une période marquée par de nombreux accidents, d’une séquence plus normale - après le départ du docteur Péchier - qui a attiré l’attention des enquêteurs,  un peu comme si l’apparition d’une éclaircie dans un ciel d’orage permettait soudain de prendre conscience de la présence des nuages auparavant.

Mais, au delà de cet épisode et de ce service pour le moins inopiné, l’hôpital ne doit pas devenir un centre de traitement de données chiffrées et de production de statistiques. Les maux de l’hôpital public sont bien connus et il n’est pas nécessaire d’organiser en permanence la collecte et le traitement de milliers de données pour améliorer la situation, il suffit de lui donner davantage de moyens et de permettre aux équipes soignantes d’exercer correctement leurs métiers. Dans un hôpital en crise et où les équipes soignantes sont en permanence au bord de la crise de nerfs, les événements indésirables graves sont certainement appelés à se multiplier.

Comme l’a analysé l‘anthropologue David Graeber dans son ouvrage “Bureaucratie”, les politiques néolibérales “conçues pour réduire l’ingérence de l’Etat dans l’économie finissent en réalité par produire plus de réglementations, plus de bureaucrates, plus d’interventions policières “ et permettent en cela d’assurer et de perpétuer la domination des grandes firmes. Les contrôles incessants et redondants imposés par l’administration afin d’encadrer la consommation de produits et de services créent chez le consommateur l’illusion de la sécurité mais sont loin d’assurer une réelle qualité, on ne fait que jeter de la poudre aux yeux.

C’est vrai dans le domaine de la santé mais c’est tout aussi vrai dans le domaine de l’alimentation où les normes, les labels, les règles hygiénistes pullulent alors même que la qualité intrinsèque des aliments et de l’environnement se dégrade à cause de la pollution généralisée des eaux, des sols, et de l’air. Et cette pollution est due en grande partie à une agriculture industrielle dominée par des grands groupes, pourtant très soucieux en théorie de l’hygiène alimentaire et du respect des normes sanitaires.

Un rapport récent de l’association de défense de l’environnement “Générations futures” montre que six résidus de pesticides sur dix, quantifiés dans l’alimentation européenne, sont des perturbateurs endocriniens suspectés  (lire ici). Chaque fois qu’un agriculteur utilise du glyphosate ou un produit phytosanitaire vendu par Monsanto ou une autre firme de l’agrochimie, il s’agit potentiellement  d’un “événement indésirable grave” puisqu’il est susceptible d’entraîner “la survenue d’un déficit fonctionnel permanent “. Tous les ans , la marche contre Monsanto a pour but d’alerter les citoyens sur les dégâts d’une agriculture mortifère qui empoisonne et détruit progressivement le vivant.

Il ne suffit pas de recenser les “événements indésirables graves”, il convient de les supprimer.

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