Un monde irrespectueux

 

Le 12 juillet 2013, à 16 h 53, quand le conducteur de la motrice SNCF du Paris-Limoges 3657  prend les commandes de son train Intercités , il n’a aucune raison de penser qu’il est confronté à un danger grave et imminent, il a confiance dans son matériel,  dans les infrastructures et les équipes de son entreprise. Pourtant à Brétigny-sur-Orge, son train déraille en franchissant un aiguillage , une éclisse a cédé. Le bilan est lourd  : 7 morts, 70 blessés dont 9 graves.   

Le président de la SNCF Guillaume Pépy, toujours en poste aujourd’hui, se rend sur les lieux de la catastrophe pour prononcer les mots de compassion habituels et obligatoires en de telles circonstances, il déclare que la SNCF “se “considère comme responsable : elle est responsable de la vie de ses clients ”

Une enquête est évidemment aussitôt ordonnée par la justice et ses conclusions  sont accablantes pour la société de transport : les experts désignés  estiment que « la cause principale est un déficit de qualité de maintenance » en signalant « un état de délabrement - jamais vu par ailleurs - de l'armement de cet ADV », situé en zone à risque (en entrée de gare) à fort trafic (classée UIC2) et « franchissable en voie directe à 150 km/h ». Ils estiment que dans ces conditions « une dérogation aurait dû être mise en place pour qu'une vérification des liaisons éclissées avec démontage eut lieu chaque année ». Les experts soulignent aussi que « nous ne sommes pas en présence d'un acte de malveillance, et que le processus ayant abouti à la désagrégation complète de l'assemblage s'est bien au contraire étalé sur plusieurs mois et a concerné l'ensemble de l'appareil de voie incriminé, sur lequel ont été relevées plus de 200 anomalies de divers degrés de criticité ». Des médias, dont Médiapart, publieront par la suite des informations démontrant clairement que la direction de l’entreprise avait connaissance du mauvais état des voies et qu’elle avait délibérément masqué la réalité de la situation au personnel roulant. (lire ici  et ici)

 Cet accident dramatique n’était donc pas dû au hasard, il résultait bien d’un manque d’investissement et d’une politique de réduction des charges, et notamment de personnel, imposée par Bercy, autorité de tutelle en matière budgétaire. Sans le savoir, le conducteur du train intercités était confronté à un danger grave et imminent. S’il en avait été conscient et s’il avait appliqué son droit de retrait  des vies auraient été sauvées. 

 Aujourd’hui la confiance entre le personnel de la SNCF et la direction est rompue car l’entreprise, sous la pression de l’Etat - qui est évidemment  toujours co-responsable - n’a pas tiré les leçons de ce drame.La SNCF poursuit avec un acharnement coupable  et indécent sa politique de réduction des coûts, au mépris de la sécurité des usagers et des personnels de l’entreprise. La SNCF ne dispose pas des moyens suffisants pour assurer un service efficace et sécurisé de ses passagers. 

 Aujourd’hui, après le dernier accident de TER - où le conducteur était seul à bord - qui a fait 11 blessés dans les Ardennes, les conducteurs et contrôleurs appliquent donc légitimement leur droit de retrait ; légitimement, mais pas légalement pour la direction et le gouvernement, qui parlent d’une “grève sauvage “. 

 Mais la sauvagerie n’est-elle pas du côté de responsables qui par souci de rentabilité exposent les personnels et les usagers à des désagréments continuels et à un risque augmenté  d’accident ?

 Le pouvoir et la direction de la SNCF  affrontent cette nouvelle crise avec leur brutalité habituelle en menaçant de poursuivre les fauteurs de trouble devant les tribunaux. 

Le Premier ministre, Edouard Philippe, rappelle d’un ton martial que “la loi doit être respectée et qu’un minimum de respect pour nos concitoyens est absolument indispensable”  

 Avec un gouvernement et des dirigeants d’entreprises publiques de bonne volonté,  soucieux du bien commun et partisans d’un dialogue constructif avec les syndicats, la loi « sur le dialogue social et la continuité du service public dans les transports terrestres réguliers de voyageurs » dite loi sur le service minimum, votée en 2007 sous le gouvernement Fillon,  permettrait d’anticiper et de résoudre, sans causer de préjudice aux usagers, les conflits avec le personnel. Mais, en cette période de libéralisme autoritaire, cette loi qui prévoit notamment l’organisation d’une négociation avant le dépôt d’un  préavis de grève, désarme de fait la lutte syndicale et assure une gouvernance paisible aux patrons des entreprises de services publics.  

Car le dispositif est dévoyé. Il ne permet pas une véritable négociation puisque les syndicats se heurtent  à des interlocuteurs inflexibles et déterminés à poursuivre la même politique et il donne par contre tout le temps nécessaire à la direction pour  s’organiser et pallier la défection des personnels. La grève devient symbolique et ses conséquences négatives ne sont finalement supportées que par les grévistes eux-mêmes qui en payent le prix sur leurs bulletins de salaire. De quoi démobiliser peu à peu les troupes. . . 

Cette  loi permet en outre  aux dirigeants de s’attribuer le beau rôle, d’afficher complaisamment leur volonté de négocier tout en ne changeant rien à leurs objectifs 

Le bonapartisme de ce régime ne comprend malheureusement que le rapport de force et il est d’une indécence rare quand il évoque le respect dû aux citoyens.  

L’Etat Macron est-il respectueux des citoyens quand il autorise l’extension des capacités de stockage d’une usine classée Seveso en pleine agglomération urbaine ?

L'Etat Macron est-il respectueux des citoyens quand il réduit année après année les moyens alloués à l'hôpital public ?

L’Etat Macron est-il respectueux des citoyens quand il s’abstient de revaloriser les aides sociales aux plus défavorisés dans son budget 2020 ? 

L'Etat Macron est-il respectueux des citoyens quand il supprime des postes de fonctionnaires dans des services publics déjà fragilisés, conduisant au surmenage et dans certains cas au suicide de certains agents ?

L'Etat Macron est-il respectueux des citoyens quand il réprime durement, parfois en les mutilant, les gilets jaunes qui protestent contre sa politique ? 

Etc, etc.

 

Non, ce gouvernement n'est pas respectueux des citoyens, c'est un Etat violent et toxique qui ne mérite pas le respect des règles qu'il édicte.

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