Les raveurs, les casseurs et les cogneurs

L’année militante 2021 commence sur le même tempo que les années précédentes, avec ses défilés hebdomadaires et ses grèves catégorielles à saute-mouton : le 19 janvier pour les assistants d’éducation, le 21 pour la défense de l’hôpital public,  le 26 pour l’éducation nationale, le 28 pour s’opposer au projet Hercule dans le domaine de l'énergie, etc. Bref, rien de bien nouveau sur le front syndical avec la persistance d’une stratégie qui a amplement fait la preuve de son impuissance à changer la donne et de son incapacité ne serait-ce qu’à infléchir les intentions du gouvernement.  

Depuis des lustres, - c’était déjà le cas sous les quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande - les luttes s’embourbent dans un épais magma revendicatif qui ne permet pas de trouver un point d’appui suffisamment solide et permanent pour dépasser les clivages, unifier les forces, concilier les priorités sociales, écologiques, démocratiques, et désormais sanitaires avec la pandémie, etc. 

La  crise est là, globale, prégnante, persistante.  Les motifs de mécontentement se multiplient avec l’aggravation des inégalités et la dégradation des services publics,  ils sont tous imbriqués et ils ont pour la plupart  la même origine : l’idéologie néolibérale et les travaux pratiques menés par son omnipotent représentant, Emmanuel Macron. Mais, alors que la racine du mal est clairement identifiée et relève d’une politique générale et transversale, la bataille est toujours menée en ordre dispersé comme s’il s’agissait d’épargner l’adversaire, de lui éviter des charges trop violentes. Les mouvements sociaux et écologiques se développent ainsi sans cohésion. Chacun attend son tour pour porter un coup, une chiquenaude à l’ennemi commun qui, au pire, peut trembler un instant mais n’est nullement  déstabilisé et empêché de poursuivre son œuvre malfaisante. 

Dans le même temps, alors que le mouvement syndical et alternatif peine à trouver une réponse unitaire à ces attaques incessantes du pouvoir, les manifestations de rue ont de plus en plus tendance à agglomérer  des mécontentements très disparates et qui ne servent pas obligatoirement  la défense des biens communs. 

Dernièrement, les défilés organisés contre  la loi “sécurité globale”  se sont ainsi gonflés de bataillons de raveurs, trépidant au son de la musique techno. Samedi dernier, le “sound system techno” et ses énormes baffles juchées sur des remorques a saturé l’espace sonore de la contestation, couvert les traditionnels slogans et chansons militantes, et donné aux manifestations  des allures de techno-parade.    

Faut-il se réjouir de ce sang neuf, au nom de la fameuse convergence des luttes ou convient-il plutôt d’observer une certaine réserve, une certaine distanciation vis-à-vis de ces nouveaux opposants ? 

L’engagement des raveurs dans les collectifs de lutte pour la défense des libertés apparaît bien tardif et opportuniste et la défense des rave-party peut difficilement être la priorité du moment. Les collectifs vont  gagner quelques forces supplémentaires mais risquent de perdre énormément en crédibilité et en lisibilité auprès d’une grande partie de l’opinion publique. Est-il cohérent de soutenir implicitement l’irresponsabilité des teufeurs quand par ailleurs l’on condamne avec juste raison l’irresponsabilité du gouvernement  dans sa gestion de la crise et de l’hôpital public ?  La démarche politique des raveurs  paraît pour le moins  suspecte.  La liberté de faire la fête sans précaution, sans distanciation, sans masque, relève  plus d’une  démarche hédoniste et individualiste (davantage en phase avec l’idéologie libérale dominante) que d’ une exigence de solidarité et de respect des droits élémentaires destinés avant tout à protéger les plus fragiles. Et c’est bien l'interpellation et la sévérité des sanctions infligées aux organisateurs de la rave party en Bretagne qui a motivé leur entrée dans les collectifs de défense des libertés, ils ne s'étaient pas vraiment mobilisés auparavant. En forçant le trait, on pourrait considérer que pour un raveur  le gouvernement peut bien s'attaquer aux libertés fondamentales et réprimer brutalement but "not in my backyard" !  

Plus fondamentalement, sous prétexte de combattre la loi "sécurité globale ", les collectifs  doivent-ils accueillir  toutes celles et ceux qui s'estiment brimés dans leurs libertés ou dans des activités qui tombent sous le coup de la loi ?  S'opposer à la politique de Macron, c'est réintroduire justement de la solidarité collective et pas forcément plus de laxisme festif.  Une logique de lutte “fourre-tout” ne peut que semer la confusion et être au final terriblement contre-productive.  Les “free-party” et la liberté de faire la fête librement sans précaution,  constituent bien aujourd'hui une entrave ou en tout cas  une sérieuse menace pour d'autres droits bien plus fondamentaux comme le droit à la santé, le droit de circuler, etc.,car ces événements peuvent contribuer à activer l'épidémie. Mais il est vrai que les gens qui participent à ces fêtes ne se sentent peut-être pas spécialement concernés par la menace d’une forme grave de la COVID.  Pour autant, en tant que citoyen, il faut concevoir,  comme l’a écrit récemment  le philosophe et scientifique Jean-Pierre Dupuy dans le journal "Le Monde",  "qu'une dynamique explosive puisse naître d'un "presque rien" ou d'un "je ne sais quoi" "  et il  faut tout de même espérer que les raveurs et leurs soutiens ne partagent pas l'opinion du très libéral Jair Bolsonaro qui avec toute la délicatesse qu'on lui connaît a déclaré  " Nous sommes désolés des ravages que fait le virus chez les vieilles personnes mais il faut bien qu'elles meurent de quelque chose" !!

Le 1er mai 2018  un millier de casseurs avaient investi la tête du cortège syndical et s’étaient livré à de nombreuses dégradations sans que les  forces de l’ordre n’interviennent. Depuis cette date, la question de l’instrumentalisation des black bloc et autres casseurs par le pouvoir est régulièrement posée. 

Désormais la question de l’instrumentalisation des teufers se pose également. Nul doute que le pouvoir ne peut que se réjouir de la participation des teufers aux cortèges destinés à protester contre la loi “sécurité globale”. Mais à la différence des casseurs, si cette situation devait perdurer, les teufeurs pourraient  se prévaloir de l’assentiment, de la complicité des manifestants habituels : les collectifs seraient alors les artisans, les initiateurs de cette probable instrumentalisation. 

Il est d’ailleurs permis de se demander si cette instrumentalisation n’a pas débuté le 31 décembre dernier lorsque les images des fêtards de Lieuron ont été diffusées en boucle dans tous les médias. Pendant 3 jours les raveurs ont pu poursuivre leur délassement sonore au nez et à la barbe des gendarmes pourtant sur place. Peut-on croire que ces derniers ne disposaient d’aucun moyen technique pour mettre fin à ces festivités sans violence ? Le gouvernement aurait voulu susciter des réactions d’exaspération de la part de la population et encourager ainsi les réactions  d’auto-défense et de délation pour contrer d’autres événements de ce type qu’il ne s’y serait pas pris autrement. . .

Les raveurs comme les casseurs ne peuvent être que  les alliés objectifs, les manifestants utiles du gouvernement pour discréditer les manifestations contre la loi “sécurité globale” auprès de la population.

 

La loi “sécurité globale”  ainsi que la plupart des réformes initiées  par le gouvernement constituent une menace terrible pour nos libertés fondamentales et la pérennité de nos services publics. Ces attaques  nécessitent une réponse coordonnée et cohérente de l’ensemble des forces d’opposition  afin d’infléchir la politique du gouvernement et d’aboutir au retrait des articles les plus controversés de la loi “sécurité globale”.  Mais ce combat nécessite aussi de gagner la bataille de l’opinion publique sur laquelle doit s’appuyer toute démarche d'opposition non violente. En cette période de pandémie, la célèbre formule de Stuart Mill , “La liberté des uns s’arrête  là ou commence celle des autres”, prend tout son sens et le cri de ralliement des manifestants ne peut pas être “ Je suis contre toute atteinte à ma liberté individuelle”. 

Les raveurs, les casseurs  et les cogneurs ne doivent pas dénaturer les manifestations  militantes de  2021.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.