Des choix criminels

Les crimes d’Etat peuvent prendre des formes multiples. 

L’assassinat d’opposants politiques ou la répression sanglante de manifestants hostiles au pouvoir en place  sont sans doute les crimes les plus évidents, les plus flagrants ; de tels agissements heurtent et traumatisent immédiatement l’opinion publique et font partie de la panoplie des régimes totalitaires. 

Dans les pays dits démocratiques, la violence illégitime de l’Etat emprunte des chemins détournés ; la mort finit par être au rendez-vous mais elle résulte d’un long processus qui combine de multiples facteurs et qui est le plus souvent sélectif car il affecte en priorité les populations les plus fragiles et les plus exposées : travail dans un environnement toxique, conditions de vie précaires, défaut d’accès aux soins, etc.  De nombreuses décisions prises par le gouvernement libéral-autoritaire macronien, parfois au détour d’un arrêté ou d’un décret pris en catimini, ont des effets délétères qui ne peuvent s’évaluer que sur le long terme ; ces méfaits qui s’inscrivent souvent dans le cadre d’une politique générale diffusent lentement leur poison mortel dans l’ensemble de la société, sacrifiant de façon anonyme et statistique un grand nombre de citoyens, sans que la responsabilité des gouvernants  soit mise en cause.  

Il n’est pas excessif de considérer qu’ à bien des égards la politique de ce gouvernement relève d’une violence criminelle. Les exemples sont nombreux mais trois événements dans l’actualité en fournissent la démonstration.  

L’affaiblissement continu de l’offre de soins de l’hôpital public et le traitement global de la  pandémie actuelle est sans doute l’élément à charge le plus spectaculaire.  Malgré les promesses, les leçons de la première vague du coronavirus n’ont pas été tirées : la pénurie  de lits et de personnel demeure. Le Ségur de la santé, de l’avis de tous les professionnels, a été  particulièrement décevant et  il n’a pas réussi à infléchir la doctrine idéologique du pouvoir dans le domaine de la santé. Au sénat, le groupe CRCE à majorité communiste, considère que le texte issu de cette concertation  s'inscrit "dans la continuité des lois réorganisant les établissements de santé au profit d'une vision budgétaire et managériale, au détriment de la qualité des soins et des conditions de travail des personnels". La deuxième ou troisième vague est là et nous ne sommes toujours pas armés pour y faire face ! 

Mais la santé est aussi une affaire de prévention. En la matière, une récente décision du gouvernement apparaît particulièrement dommageable car elle risque d’affecter la santé des consommateurs ainsi que  la biodiversité et notamment les populations d'abeilles. 

Ainsi, l’arrêté du 5 février qui encadre la réintroduction d’insecticides de type néonicotinoïdes pour la culture de la betterave sucrière  - et qui accorde aux agriculteurs le droit de replanter sans délai des cultures ultérieures sur les parcelles  traitées - est fondé sur des données erronées transmises par les acteurs de la filière ainsi que l’explique un article de Stéphane Foucart dans Le Monde (ici) (1)

L’erreur est humaine mais, en l’occurrence, il s'agit d’une erreur grossière qui démontre que le gouvernement est inféodé aux lobbies agricoles au point de prendre pour argent comptant des arguments  qui devraient être examinés soigneusement dans la mesure où ils sont présentés par un acteur, partie prenante, qui ne peut être considéré comme impartial et objectif.  

Pour la réintroduction des néonicotinoïdes le ministère de l’agriculture adopte donc une démarche totalement partisane au mépris de toute prudence,  accentuant encore le danger pour  la faune sauvage et pour le consommateur. 

Les néonicotinoïdes sont considérés comme des perturbateurs endocriniens dont le rôle dans le développement de nombreux cancers et de maladies neuro-dégénératives  est clairement établi par la communauté scientifique. 

Le 4ème plan cancer présenté récemment par le gouvernement est justement critiqué par le RES ( Réseau Environnement Santé) (Lire ici) car ce plan décennal  laisse de côté la nécessité de mieux prévenir les cancers en travaillant sur le lien avec la question environnementale. Dans cette optique, l’’agriculture devrait être un des secteurs les plus surveillés et exemplaires car les méthodes de production agricole ont un impact particulièrement fort sur l'environnement et sur la qualité de notre alimentation. Au lieu de cela, le gouvernement  semble encourager la consommation de pesticides qui continue inexorablement à augmenter (Lire ici) malgré les préconisations du plan EcoPhyto qui prévoit de réduire de 50% les usages des produits phytopharmaceutiques d’ici 2025.  

L’évacuation, ce mardi 23 février,  par les forces de l’ordre de la ZAD du Triangle de Gonesse qui étaient occupée depuis plusieurs semaines par des lanceurs d’alerte opposés au bétonnage de terres agricoles pour un projet de gare en plein champ est un troisième exemple de l’absurdité et de l’irresponsabilité de la politique gouvernementale. Alors qu’il conviendrait de sauvegarder à tout prix les ceintures vertes et nourricières autour des agglomérations, nos dirigeants s’emploient au contraire à les artificialiser et les stériliser toujours plus. 

 

Avec Emmanuel Macron, la mort rôde plus que jamais dans le pré mais aussi à l’hôpital public faute de moyens. On ne peut pas faire le choix du vivant en privilégiant systématiquement les intérêts du capital.  




  1. Article de Stéphane Foucart en lecture directe 

 

Compter les abeilles est un exercice périlleux, et nul n’est à l’abri de quelques erreurs. Mais celles-ci finissent parfois inscrites dans la loi, comme par exemple dans l’arrêté du 5 février, qui encadre la réintroduction des néonicotinoïdes sur la betterave. C’est ce que confient plusieurs membres du conseil de surveillance constitué par le gouvernement pour donner l’avis des parties prenantes (agriculteurs, associations, instituts techniques, etc.) sur les conditions du retour de ces insecticides. L’une des concessions accordée aux planteurs de betterave, disent-ils, est le fruit d’une erreur d’écolier : la confusion entre quantité et densité d’abeilles à l’hectare. Une petite erreur qui, transcrite dans la loi, pourrait avoir d’importantes répercussions sur les butineuses.

L’un des enjeux du retour des néonicotinoïdes sur la betterave est celui des cultures ultérieures. En effet, lorsque des semences enrobées d’insecticides sont plantées, seule une petite fraction du produit est absorbée par la plante. La plus grande part demeure dans le sol et peut contaminer les cultures ultérieures. D’où la nécessité d’attendre un à trois ans avant de resemer des cultures attractives pour les abeilles (colza, maïs, etc). Mais les agriculteurs réclamaient de pouvoir replanter sans délais du maïs sur les parcelles de betterave traitées.

Le 22 janvier, le conseil de surveillance débattait de cette question. « A la fin de la réunion, les représentants de la filière betteravière ont affirmé qu’une étude montrait que 80 % des abeilles présentes sur les parcelles de maïs se trouvaient en périphérie des champs, dans les huit premiers mètres des parcelles, explique au Monde un participant. Et qu’en conséquence, un agriculteur s’abstenant de traiter les betteraves sur une bande de huit mètres en périphérie de parcelle devrait pouvoir replanter du maïs dès l’année suivante. »

Maïs « périphérique »

Ce maïs « périphérique », supposé accueillir 80 % des abeilles fréquentant le champ, pousserait alors sur un sol non contaminé par les néonicotinoïdes. Au cours de la réunion, certains s’indignent car nul n’a vu l’étude en question, mais la majorité adopte la mesure d’atténuation, finalement intégrée à l’arrêté du 5 février.

Peu après la réunion, l’Institut technique de l’agriculture biologique (ITAB) obtient l’étude en question et l’analyse dans une note datée du 12 février, que Le Monde a pu consulter. « Cette étude ne dit absolument pas que 80 % des abeilles qui fréquentent les parcelles de maïs se cantonnent à la bande des huit premiers mètres, dit-on à l’ITAB. Elle dit qu’au cours de l’expérience, 80 % des abeilles observées l’ont été dans cette bande, mais simplement parce que ce sont les premiers rangs qui ont été les plus échantillonnés ! »

L’étude n’en fait pas mystère et évalue explicitement les densités d’abeilles dans les différents secteurs des champs étudiés. Sur la foi de ces données, l’ITAB a calculé que pour protéger 80 % des abeilles sur 50 hectares de maïs (soit un carré de 707 mètres de côté), la bande périphérique non-traitée ne devrait pas être large de huit mètres, mais de… 189 mètres.

Interrogé sur ce hiatus, le président de l’Institut technique de la betterave (ITB), Alexandre Quillet, qui avait présenté la fameuse étude à la réunion du 22 janvier, dit ne pas avoir de réponse. « Nous n’avons pas suffisamment de données pour dire que tout est blanc ou noir », dit-il. De son côté l’association Agir pour l’environnement, membres du conseil de surveillance, annonce saisir en référé le Conseil d’Etat pour obtenir la suspension de l’arrêté.

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