Violences en industrie

Les “black blocs” sont certes des fauteurs de trouble, coupables de violences,  mais, dans ce domaine, ils travaillent en artisan quand d’autres travaillent en industrie.

Des dizaines de milliers de sans-abri, des millions de chômeurs, des immigrés traqués et malmenés, des millions de travailleurs précaires exploités pour des salaires de misère , une pauvreté laborieuse qui s’étend et se généralise tandis qu’une petite fraction d’ultra-riches s’accaparent, avec la complicité active du pouvoir, l’essentiel de la richesse collectivement créée. . .  En régime libéral et en économie capitaliste, tout cela est dans l’ordre des choses, nous sommes habitués à cette barbarie ordinaire.

Une espèce de mammifères menacée sur dix, un déclin absolument vertigineux des insectes et des oiseaux menaçant directement une activité aussi essentielle que l’agriculture, une pollution chimique généralisée qui détruit la biosphère. . . Notre milieu de vie se transforme, se détériore mais nous continuons à céder aux sirènes de la société de consommation et à acheter des produits qui nous aliènent pour le plus grand profit des industriels et des financiers.  

Chaque jour le chômage et la pauvreté jettent à la rue de nouveaux exclus, chaque jour des services publics ferment ou réduisent leurs missions. . .

Et chaque jour de nouveaux projets industriels et commerciaux  sont soutenus par le gouvernement, parfois subventionnés avec de l’argent public : mines d’or, parc d’éoliennes et de panneaux solaires, cimenteries, poulaillers géants, etc. La mainmise du capital sur la société s’accentue et obère notre avenir.

Chaque jour la situation sociale et environnementale se dégrade un peu plus mais il s’agit là d’une évolution normale. Qui parle de violence ?

Samedi dernier les vitrines du Fouquet’s volent  en éclats, des magasins de luxe des Champs Elysées sont pillés, quelques kiosques à journaux et un immeuble sont incendiés pendant que les forces de police protègent les importants de la fureur populaire en stationnant devant l’Elysée ou le ministère de l’Intérieur.

Et, aussitôt, ce désordre microscopique à l’échelle d’une société et de la planète est instrumentalisé. La fabrique de l’opinion tourne à plein régime, les images de casseurs encagoulés font  à nouveau la une de tous les médias, il ya des flammes, du verre brisé, des pompiers empêchés, des lamentations. Une violence spectaculaire, palpable, envahissante, menaçante est mise en scène, suscitant l’indignation générale. Des gueux s’en prennent une nouvelle fois aux beaux quartiers, la République est en danger l Pour les éborgnés, mutilés, blessés, tabassés, gazés - sans même parler de la personne décédée à Marseille après avoir reçu à sa fenêtre, en pleine face, une grenade lacrymogène tirée par la police -  les médias dominants et le pouvoir ne parlent pas de violence mais d’erreurs de tirs malencontreuses ou de la faute à “pas de chance”. Là, c’est du sérieux, des magasins et des restaurants sont vandalisés. Les braves gens ont raison d’avoir peur et de s’indigner, car les black blocs sont des  “haineux, des ultras, des factieux, des gens venus pour casser, pour détruire, pour agresser” , ils “défigurent Paris”, ils “balafrent la France”.

Et la France est en état de guerre, les militaires de la mission Sentinelle sont réquisitionnés ; après le flash-ball, le fusil d’assaut fait son entrée en scène en attendant d’autres innovations telles que les drones et les marqueurs chimiques.

 La France est en émoi  mais “la balafre” des “black blocs” n’est pourtant qu’une simple égratignure sur un corps social dévasté, déchiré, écartelé par le pouvoir.

Les “black blocs” qui brisent quelques devantures de magasins de luxe sont-ils plus violents que des escadrons de gendarmes détruisant les abris de fortune de familles de réfugiés ? Les dégâts occasionnés à la France  sont-ils plus importants que les dizaines de milliards d’euros qui échappent chaque année à l’impôt du fait de l’évasion fiscale ?

Que pèsent quelques vitrines brisées face à la détresse des sans abris, des chômeurs, des travailleurs pauvres, des femmes et des hommes malmené.e.s et maltraité.e.s dans des emplois minables à temps partiel ? Que pèsent quelques pavés face au mur de l’indifférence et de l’injustice ?

La violence des casseurs est-elle pire que cette violence institutionnelle qui n’en finit pas de détrousser les pauvres pour gaver les riches  et qui anéantit la planète ?

Comme l’a écrit Dom Helder Câmara, une des figures marquantes de la théologie de la libération en Amérique latine :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’Hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

 

Les “black blocs” sont certes des fauteurs de trouble, coupables de violences,  mais, dans ce domaine, ils travaillent en artisan quand d’autres travaillent en industrie.

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